Le « body positive » : entre acceptation de soi et injonction à s’aimer

Chaque année, en février, nous célébrons l’amour. Qu’il s’agisse de celui porté aux autres ou à soi-même. Le mouvement “body positive” surfe sur ce self love en nous incitant à nous aimer telles que nous sommes. Mais en voulant bien faire, cette philosophie dévoile aussi des effets pervers. Explications.

Illustration body positive : Charly Utecht
Illustration : Charly Utecht

“Si je perdais du poids, je serais plus [insérer l’adjectif qui convient]”, “si je n’avais pas d’acné, je pourrais […]”, “si j’étais plus comme ceci, moins comme cela…”, etc. Que toutes celles qui ont déjà prononcé une de ces phrases, en scrutant chaque centimètre de leur corps dans le miroir, lèvent la main. La mienne est levée bien haut. Et la vôtre ?

Les êtres humains sont des juges impitoyables envers elles-mêmes. Lorsque nous nous regardons dans le miroir, nous voyons en premier ce que nous avons appris à nommer des “défauts”. Qu’il s’agisse de tâches de rousseurs, de boutons, de vergetures, de cellulite… Ils nous sautent aux yeux. Comme pour nous rappeler que nous ne correspondons pas aux standards de beauté de la société.

L’origine du “body positive” située au 19e siècle

Lasses de ne pas être représentées, respectées au quotidien mais aussi au cinéma, dans la mode ou les médias, plusieurs militantes américaines grosses et racisées ont lancé le mouvement “body positive”. “C’était une manière pour elles de dire : on vous voit, on se voit et on a le droit d’exister dans l’espace public”, raconte Anouch, militante du collectif Gras Politique dans un article de RTL. Leur idée ? Pousser les gens du monde entier à poster fièrement des photos de leurs corps au naturel, sans filtre, sur Internet. Et ainsi les inciter à s’aimer telles qu’elles sont. Car plus la diversité est affichée, plus elle est célébrée.

Capture d’écran du compte Instagram @thebodypositive
Capture d’écran du compte Instagram @thebodypositive

Apparu en 2017 sur les réseaux sociaux, le “body posi” a en fait des origines bien plus anciennes. En effet, on le retrouve dès les années 1850. A l’époque, les femmes se battent pour l’arrêt du port du corset mais aussi, et surtout, pour la remise en cause de l’injonction d’avoir une taille très fine. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui le “Victorian Dress Reform Movement”. En 1996, le mouvement prend de l’ampleur. Après la mort de sa sœur des suites de troubles alimentaires, l’écrivaine Connie Sobczak s’allie à Elizabeth Scott, psychothérapeute. Ensemble, elles créent The Body Positive, une organisation qui vise à aider ses bénéficiaires à améliorer l’image qu’elles ont d’elles-mêmes. 

L’amour de soi n’est donc pas une pensée nouvelle. Mais alors, comment expliquer la  viralité de ce mouvement à partir de 2017 ? La faute, ou le mérite, revient aux réseaux sociaux. Car, avec leur essor émerge aussi le cyberharcèlement. Confrontées au body-shaming – pratique consistant à se moquer de quelqu’un en raison de son physique – mais aussi aux images de corps sublimés par une posture ou une luminosité particulière, il devient en effet bien plus compliqué de nous accepter telles que nous sommes. 

Apprendre à s’aimer pour mieux se respecter

Pourtant, c’est le principe même d’Instagram : montrer sa vie en images en vendant du rêve. Les likes deviennent une manifestation concrète de l’approbation de nos activités, de nos tenues, de notre corps par les autres. Parce que nous sommes persuadées que si d’autres nous aiment alors, nous nous aimerons davantage. Une pensée erronée, certes, mais façonnée par des années de comparaison. “Dix femmes dans le monde sont considérées comme des supers top modèles. Et trois milliards de femmes ne leur ressemblent pas. Quand on inculque aux adolescentes et aux femmes en général, que la réussite passe par la ressemblance avec ces modèles, que pour être heureuse, il faut avoir un corps comme ceci ou comme cela, il y a forcément un décalage”, explique Hervé-Charles Leger, thérapeute et président de l’association Les corps défendus dans un article de Marie Claire.

Dans ce contexte, le mouvement “body positive” apparaît comme libérateur. Une porte de sortie pour toutes ceux et celles qui se sont un jour senties “moins jolies que”. Le principe du “body posi” n’est pas de changer notre idée de la perfection mais plutôt de comprendre qu’elle peut prendre toutes les formes. Qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise morphologie et que toutes les physionomies ont de la valeur. En apprenant à s’aimer soi-même, on apprend aussi à se respecter. Le “body posi” encourage donc la diversité et l’estime de soi en soutenant que la beauté est une construction sociale dépendant des cultures. En ce sens, il souhaite contribuer à la lutte contre la grossophobie, le validisme, le racisme et toutes les atteintes au physique des personnes. 

Court-métrage « Mon corps, ce héros » de Marion Seclin – mars 2018

Adieu donc au concept de beauté unique et à tous les diktats et stéréotypes imposés par une société patriarcale. Mais surtout, adieu à l’importance accordée aux regards des autres. Et bonjour à l’inclusivité et à la bienveillance envers soi-même. A l’amour et l’estime de soi. C’est en tous cas ce que met en avant Marine Desnoue sur son compte Instagram @bodypartyclub. Son but : “Célébrer toutes les formes de corps, pour aider chacun.e à s’accepter et s’aimer comme ils.elles sont. Je veux montrer qu’il n’y a pas une façon unique d’être beau.belle mais une multitude, offrir d’autres modèles d’identification que les représentations visuelles dominantes dans les médias traditionnels. Je veux normaliser tous ces détails que l’on considère comme “imparfaits”, parce que le corps idéal n’existe pas. La beauté se trouve dans tous ces petits “accidents”, ces reliefs, ces aspérités”.

Un mouvement qui ne fait pas consensus

En théorie, le “body posi” fait rêver. Mais seulement en théorie… Car si le “body positive” a permis une évolution relative des diktats de la mode – on voit désormais défiler des mannequins aux morphologies diverses –  des progrès restent à faire. En effet, choisir un mannequin taille 48 au ventre plat et aux cuisses très dessinées obéit encore à certaines normes de la société. “Les marques veulent du “normal mais sublimé”, elles souhaitent conserver une part de rêve”, admettait Aude Legré à Cosmopolitan, alors qu’elle était directrice de la stratégie de marque de l’agence Peclers.

La récupération du #bodypositive à des fins capitalistes participe à la disparition de son discours engagé. Mais ce n’est pas tout. Anouch, militante de Gras Politique, déplore aussi sa récupération par des personnes dont les corps correspondent aux standards de beauté, comprendre ici mince, blanche, sans handicap physique, etc. “Les corps normés n’ont pas besoin d’être célébrés parce que toute la société le fait déjà”, insiste-t-elle à RTL. Un biais qu’elle n’est pas la seule à souligner. Marine Desnoue en a aussi fait le constat : “On a tendance à mettre surtout en lumière des influenceuses “body positive” au physique normé, qui démystifient les duperies d’Instagram avec des posts de type “Instagram vs Réalité”. Malgré l’absolue nécessité de ce qu’elles font, elles promeuvent, sans le vouloir, une réalité qui reste “acceptable” aux yeux de la société […] Les personnes réellement grosses, elles, sont exclues de cette réalité.”

Capture d’écran du compte Instagram @fraiches "Self love" et body positive
Capture d’écran du compte Instagram @fraiches

Une autre critique faite au “body positive” est qu’il engendrerait une nouvelle norme, une injonction à s’aimer à tout prix. Car à force de répéter qu’il faut s’aimer telle que nous sommes, le mouvement peut se révéler culpabilisant. En effet, que faire si malgré tous nos efforts, nous n’aimons toujours pas le reflet renvoyé par notre miroir ? En voulant supprimer des diktats, le “body posi” en impose de nouveaux. Et avec eux, une nouvelle source de pression pour les personnes qui n’arrivent pas à s’aimer. “En somme, quoi de plus culpabilisant que quelqu’un qui vous demande de vous en foutre de ce que les gens pensent quand vous essayez si fortement de le faire et n’y arrivez pas ?”, s’interroge Marion Bourdaret dans son “petit essai anti body-positivisme” publié sur son blog.

D’autre part, analyser notre rapport au corps seulement d’un point de vue sociétal, c’est oublier toute une partie de la population. C’est mettre de côté toutes ces personnes qui souffrent, par exemple, de dysmorphophobie – mauvaise perception de son corps par rapport à la réalité -, d’anorexie, de bigorexie – dépendance à l’activité physique dans le but de parfaire son corps -, etc. Ces personnes qui, malgré tous leurs efforts, ne sont pas en mesure de voir leur corps tel qu’il est réellement. 

Dépasser la notion de corps et d’apparence

Face aux dérives du “body positive”, de nouveaux mouvements ont rapidement vu le jour sur les réseaux sociaux. Parmi ces hashtags secondaires, on compte #fatacceptance, #fatpositivity ou encore #bodyacceptance et #bodyneutrality. A la différence du “body posi”, ils prônent non pas une acceptation totale de son corps mais un entre-deux. Une sorte de statu quo entre le fait de s’aimer et celui de se détester. Ils se focalisent sur les pensées, les émotions, les capacités et les compétences de chacune plutôt que sur l’apparence physique.  “La neutralité du corps, c’est accepter que, certains jours, on aime son corps et que, d’autres jours, la confiance peut retomber. Il s’agit d’intégrer qu’il y a des hauts et des bas et que relâcher la pression face à son physique ne peut pas avoir que des conséquences”, expliquait l’autrice et naturopathe, Cassie Mendoza-Jones, à Elle Australia en mars 2016. 

La philosophie “body neutrality” invite donc à se concentrer seulement sur les choses qui font du bien. Cette nouvelle pensée est pour la première fois mentionnée dans un article pour le magazine The Cut de la journaliste américaine Marisa Meltzer. Dans ce dernier, elle raconte sa participation à une retraite exclusivement féminine sur la neutralité du corps. Dirigée par Anne Poirier, ce programme inédit a eu une influence majeure sur l’évolution du #bodyneutrality sur les réseaux sociaux. 

Capture d’écran du compte Instagram @elyanec_ pour "body neutrality"
Capture d’écran du compte Instagram @elyanec_

A l’instar de Loli, influenceuse “body positive” et créatrice du compte Instagram @loli_fit, de nombreuses personnes ne voient pas de réelles différences entre tous ces nouveaux mots : “J’y vois simplement des termes qui nous incitent à nous aimer, à être bienveillant(e)s envers nous-mêmes et non des mouvements qui s’opposent. Je pense qu’il faut chercher ce qui rapproche ces mouvements plutôt que ce qui les sépare. Car le point commun de tous, c’est l’amour de soi avant tout.”

D’autres estiment qu’ils viennent combler une réelle frustration ressentie par de nombreuses internautes. Avec ces hashtags, il est en effet question de santé physique et mentale et d’acceptation progressive. Ils dépassent donc le prisme du corps. L’idée est de vivre avec notre corps dans le respect. Et respecter son corps, c’est à la fois le laisser tranquille mais aussi ne pas l’ignorer. Prendre soin de lui tout en ne lui accordant pas trop d’importance. C’est là que se trouve toute la subtilité et l’enjeu du “body neutrality”. 

Finalement, qu’il s’agisse du “body positive” ou du “body neutrality”, on se rend compte que le corps des femmes est comme d’habitude source de nombreux débats. S’il est utopique d’imaginer une société dépourvue d’injonctions ou de standards de beauté, nous pourrions peut-être commencer par arrêter de nous juger les unes les autres. Car plus important encore que “tous les corps sont beaux”, il serait temps de comprendre que “tous les corps sont respectables” et surtout que “mon corps, mes choix”.

Pour aller plus loin :

Yleanna

Après trois années d'études de journalisme, j'ai fait un service civique en Équateur dans une association luttant contre les violences faites aux femmes.
Mon féminisme s'est construit aux côtés de ces femmes et de ma mère, présidente d'asso.

Grande gueule, j'adore les débats. Je suis aussi végétarienne, fan des gros chiens et de l'odeur des livres neufs. Et mes amies vous diraient que je suis une danseuse hors pair !

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