Rencontre avec Florence Hainaut et Myriam Leroy, réalisatrices de #SalePute

Disponible depuis le 4 juin sur arte.tv, le documentaire #SalePute sera diffusé mercredi 23 juin, à 22h35 sur la chaîne Arte. Rencontre avec les deux réalisatrices belges, la journaliste Florence Hainaut et l’autrice Myriam Leroy.  

TW : violences, injures, harcèlement, menaces.

Fin mai 2021, suite à notre visionnage de #SalePute – alors diffusé à la télévision belge – et à quelques jours de son lancement en France, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec les réalisatrices de ce documentaire, Florence Hainaut et Myriam Leroy. Ce film sur le cyber-harcèlement était attendu avec grande impatience par les militantes féministes et a depuis reçu de nombreuses éloges (notre critique à retrouver ici). 

A la réalisation de ce film politique, deux femmes publiques, journalistes et autrices, qui ont elles-mêmes subi de nombreuses attaques misogynes sur internet et ont décidé d’imposer un sujet jusqu’ici souvent considéré comme mineur : « Au départ, on avait l’impression d’être inaudibles sur ce sujet ». Si la création de ce documentaire a pris plus de temps que prévu, c’est d’ailleurs une bonne chose.

Il y a quelques années, avant #Metoo, jamais on n’aurait pu réaliser ce film. On nous aurait dit « c’est quoi ce non-sujet, ce non-problème, l’argent public ne doit pas être utilisé pour ce genre de niaiseries ».

S’entourer de femmes 

Grâce à cette récente évolution de la société en matière de violences faites aux femmes, le projet a été soutenu et les deux femmes ont eu l’embarras du choix pour trouver une maison de production. « On a choisi des femmes, qui ne nous ont pas passé la pommade et ont été réalistes sur les possibilités de diffusion du film, mais qui croyaient au sujet. Et au final, le film a été diffusé en prime time sur la première chaîne publique belge et a fait un carton d’audience, ce qu’on ne pouvait pas imaginer une seconde au départ [NDLR : 250 000 spectateurices, sans compter le replay de la RTBF] ! », s’exclame Florence Hainaut, encore ébahie de ce succès.

Des productrices femmes, donc, et même une équipe technique exclusivement féminine : « C’était un geste politique. Ça s’est imposé au fur et à mesure que notre conscience féministe s’est développée. On ne pouvait pas faire un film féministe avec un producteur homme et un réalisateur homme. » S’entourer de femmes, d’ailleurs, qu’est-ce que cela impliquait pour un projet comme celui-ci ? « L’avantage de travailler avec une équipe féminine, notamment la chef-opératrice et l’ingénieure du son, c’est qu’elles ne sont pas des éléphants dans un magasin de porcelaine lorsque l’on interviewe des femmes sur des choses extrêmement difficiles à dire, humiliantes parfois, douloureuses. Si un mec est dans la pièce, même s’il est aimable, il y a une gêne, il y a un malaise. » Une question de cohérence et de confiance, donc, mais pas uniquement.

Il y avait aussi l’envie de travailler avec des femmes à la suite de quelques déconvenues en équipes mixtes où les problèmes venaient essentiellement des hommes. L’ego masculin a souvent pris énormément de place dans notre vie professionnelle. Cette fois, c’était tellement fluide de travailler avec des femmes !

Les réalisatrices du documentaire sur le cyber-harcèlement
Myriam Leroy et Florence Hainaut. Photo : Valentine Pensers

Le cyber-harcèlement, une thématique de gauche ?

Le documentaire, qui analyse les mécanismes du cyber-harcèlement sexiste et misogyne, a pour but de réveiller les consciences, de « donner une grille de lecture aux femmes pour comprendre ce qui leur arrive quand elles y sont confrontées, pour les aider à se révolter et qu’elles arrêtent de penser qu’elles sont le problème ». Et de politiser cette question.

D’ailleurs, des personnalités politiques ont-t-elles vu le film ? « Le ministre de la Justice a vu le film. Il l’a regardé parce qu’un journaliste le lui a imposé pour un article. Il est manifestement tout à fait au courant des constats qu’on pose, mais assez logiquement il ne sait pas vraiment quoi faire. Il y a une discussion, un débat sur l’opportunité de changer un article de la Constitution qui permettrait de correctionnaliser plus facilement des délits commis via internet mais ce n’est pas pour demain », nous raconte Myriam Leroy. Si beaucoup de personnalités politiques l’ont vu, elles semblent essentiellement de gauche. 

Ce qui étonne Florence Hainaut : « On parle pas mal de l’extrême-droite car plusieurs intervenantes témoignent du fait qu’elles ont été attaquées par des groupes d’extrême-droite, mais je n’ai pas l’impression qu’on a fait un film de gauche. Alors ce gros soutien à gauche et ce silence à droite, je ne le comprends pas très bien. Nous ne connaissons d’ailleurs pas les convictions politiques de la plupart de nos intervenantes, mises à part évidemment les femmes politiques interviewées. »

Une question universelle

Les intervenantes n’ont pas été choisies en fonction de leurs convictions politiques, mais Myriam Leroy et Florence Hainaut avaient une idée bien précise de celles qu’elles voulaient interviewer.

On a essayé d’avoir un panel représentatif. On les a sélectionnées en fonction de la pertinence de leur histoire, et de la diversité de leurs profils. On a voulu raconter quelque chose d’universel avec pleins d’histoires différentes parce quelle que soit la manière dont on réagit, qu’on souffre terriblement ou non, finalement l’histoire est la même. A des âges différents, avec des agresseurs différents mais finalement ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent.

Au-delà d’assurer une diversité des profils de ces femmes, Myriam Leroy et Florence Hainaut ont tenu à leur laisser la place pour l’analyse. On ne voulait pas d’un côté les femmes qui racontent leurs souffrances et de l’autre côté les spécialistes qui les expliquent. Chacune a eu la place pour l’analyse, parce qu’en fait tu es spécialiste de ce que tu vis, d’une manière ou d’une autre. On ne voulait pas que les intervenantes soient réduites à ce qui leur est arrivé.

Parmi elles, certaines exercent un métier public de journalistes ou de femmes politiques, quand d’autres n’ont été exposées qu’en raison du cyber-harcèlement subi. Les unes bénéficient d’une petite notoriété auprès d’un public spécialisé, les autres n’ont pas choisi cet éclairage médiatique. C’est le cas de Natascha Kampusch, enlevée et séquestrée de ses 8 ans à ses 18 ans, puis cyber-harcelée et menacée.

Comme le précise Myriam Leroy : « On n’a pas pris de totales anonymes, déjà parce que pour savoir qu’une femme a vécu un harcèlement et a des choses à dire, encore faut-il qu’elle s’exprime sur le sujet, et en général la première réaction c’est de se refermer sur soi, ne rien dire, nier et attendre que ça passe. Et puis on n’avait pas non plus envie de les réexposer. »

Témoigner, et se faire re-harceler

Car c’était bien là le risque encouru par les intervenantes, en s’exprimant dans ce documentaire. Subir à nouveau des salves de harcèlement, comme cela a été le cas pour la jeune Manon, qui a reçu des menaces de viol et de mort durant des semaines après la diffusion du documentaire (#protectmanonolita). 

Malgré ces risques, une seule des femmes contactées par les réalisatrices a refusé d’apparaître dans le documentaire. « Elle était vachement intéressée par le projet mais elle était en plein retour de marée de cyber-harcèlement et nous a dit qu’elle était épuisée et que ce n’était pas le moment. Les autres étaient toutes enthousiastes. Comme nous, elles en ont marre qu’on réduise ce phénomène à un accident de la vie, des conflits de personnes, un fait divers. Elles ont toutes besoin d’en parler à des gens qui comprennent ce qu’elles vivent. »

A ce sujet, Myriam Leroy ajoute : « Nous, quand on est interviewées, ça arrive que les questions, souvent des hommes, soient tout à fait à côté de la plaque. « Ça va ? », « Ça va mieux ? ». Alors que nous faisons tout pour politiser la question, sans être dans les petites douleurs individuelles, même si on vit toutes les mêmes angoisses. »

De l’expérience personnelle au propos politique

Pourquoi ne pas avoir témoigné dans leur propre documentaire, d’ailleurs ?  « Il est devenu évident que nous ne devions pas apparaître dans le film. Si nous l’avions fait, les questions des journalistes se concentreraient sur notre expérience personnelle. Alors que quand on réalise un film politique on veut justement en sortir, de nos expériences, ce n’est pas nous le sujet. »

Les deux réalisatrices apparaissent toutefois à l’écran. Pour Myriam Leroy, il s’agissait d’assumer un point de vue incarné dans ce discours politique. Et pour Florence Hainaut : « Comme on n’a pas raconté nos histoires, pour moi c’était important d’avoir ma tête à l’écran pour dire : on ne se cache pas. »

En s’attaquant à ce sujet complexe, les deux femmes ont finalement collecté bien plus de matière qu’elles n’ont pu en traiter dans ce film : « On aurait eu de quoi faire six saisons de podcast, d’ailleurs je n’abandonne pas l’idée ! », plaisante Myriam Leroy. En réalité, celle qui a déjà écrit une autofiction sur le sujet – « Les yeux rouges » aux Éditions du Seuil, un roman aussi brillant que glaçant inspiré de son expérience personnelle – souhaite passer à autre chose après ce documentaire : « Ça fait longtemps que je porte ce sujet et que j’essaye d’alerter. Depuis 2013, lorsque j’ai vécu moi-même un premier raid assez spectaculaire. Du coup j’ai l’impression d’avoir fait ma part. Le propos du film est assez clair et ne nécessite pas de prolongement, ou alors venant d’autres personnes ! »

Des épiphanies féministes

A présent que le documentaire est diffusé dans plusieurs pays d’Europe, les réalisatrices de #SalePute espèrent que le film sera vu le plus possible, « afin de sensibiliser au niveau européen, car chaque pays a sa propre législation. En Belgique on est au moyen-âge, ne serait-ce que comparé à la France qui reconnait quand même la notion de raid par exemple. » 

Ce qu’elles souhaitent avant tout ? Des épiphanies féministes. « L’un des retours qui nous a beaucoup touchées, c’est celui d’une femme qui nous a dit : j’ai vu le film avec ma mère qui a 68 ans et la voisine qui a 82 ans et elles sont parties dans une discussion du type « mais c’est vrai, les hommes veulent toujours nous faire taire » ». Quand on voit des épiphanies féministes chez des femmes qui ont l’âge d’être nos mères ou nos grand-mères, on se dit qu’il se passe quelque chose de sororal assez fort qui est très galvanisant, qui est beau. »

Daphné V.

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture.

Fraîchement débarquée à Nantes après 5 ans à Washington D.C. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.

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