Flora Tristan, l’oubliée de la condition ouvrière

Au milieu des Karl Marx et Friedrich Engels, l’histoire de la condition ouvrière a longtemps sous-estimé le rôle clé joué par la franco-péruvienne Flora Tristan. Depuis quelques années, elle est progressivement réhabilitée par le monde universitaire et par les mouvements féministes. Aristocrate déchue, femme socialiste et ouvrière féministe comme elle se désignait elle-même, portrait de Flora Tristan, inspiratrice de l’union des prolétaires et du féminisme.

Née en 1803 à Paris, Flora Tristan perd son père, aristocrate péruvien, à l’âge de 4 ans. Sa mère ne pouvant faire valoir ses droits sur les biens de son défunt conjoint, le foyer sombre dans la misère. A 17 ans, Flora est contrainte de se marier avec André Chazal, un graveur. Trois enfants naquirent de cette union, qui va par la suite se dégrader. Violences conjugales et tentatives d’enlèvement de ses enfants par son mari poussent Flora Tristan à lutter devant les tribunaux pour se séparer de lui, bien que le divorce soit interdit à l’époque. Malgré cette lutte conjugale, Flora Tristan entame dans les années 1830 plusieurs voyages au Pérou et en Angleterre. Elle y prend conscience d’un certain nombre de problématiques, comme le fait que la condition ouvrière et celle du droit des femmes sont intimement liées.

“Un exemple de lutte et de résilience pour les femmes”

A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes du 8 mars, la ville de Bordeaux a rendu hommage à Flora Tristan. Jumelée avec Lima, capitale du Pérou, la municipalité a inauguré une nouvelle plaque commémorative (l’ancienne ayant été dégradée) pour la militante décédée en 1844 dans la cité girondine et inhumée au cimetière de la Chartreuse.

Pascale Roux et Céline Papin inaugure la plaque commémorative de Flora Tristan à Bordeaux
De gauche à droite : les conseillères municipales Pascale Roux et Céline Papin devant la nouvelle plaque commémorative de Flora Tristan, le 8 mars 2021. – Photo : @Potiches

Pour Pascale Roux, conseillère municipale de Bordeaux à la solidarité internationale, “Flora Tristan est une pionnière. C’est un exemple de lutte et de résilience pour les femmes, car elle a été maltraitée par son oncle paternel au Pérou, qui l’a reniée, car issue d’un lit non officiel. Ici, en France, elle a dû divorcer [ndlr : en fait, elle n’a pu obtenir que la séparation des biens en 1828, et des corps en 1837], après s’être faite tirer dessus par son mari.” De cette tentative d’assassinat, Flora Tristan s’en sort avec un poumon perforé et de graves séquelles qui l’affaibliront jusqu’à son décès d’une fièvre typhoïde.

L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même.

Ce double combat, mené à la fois contre son mari violent et contre sa famille

paternelle lors de son voyage au Pérou, a forgé sa vocation de militante féministe. Elle concevait le voyage dans sa dimension sociale plus que dans sa dimension personnelle. C’est ainsi qu’elle rédige en 1833-1834 son premier ouvrage, Pérégrinations d’une paria. Elle y déplore la précarité du statut des femmes dans le droit et les mœurs de l’époque, que ce soit au Pérou ou en France. Le qualificatif de “paria” renvoie à sa propre condition. Paria, car elle est née hors mariage au sein d’une famille aristocratique qui l’a rejetée. Paria car, seule, elle a dû faire face à ce mari violent dont elle ne pouvait pas divorcer. De ce vécu, elle en tire la conclusion suivante : “L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même.” Sous-entendu que le statut de l’épouse la prive de toute forme de “capital” sur le couple. Au même titre que le travailleur est exposé aux abus de son patron, l’épouse est exposée aux abus de son mari.

Le droit au divorce et la défense des opprimées sont donc les principaux combats qu’elle a mené en tant que militante. Le divorce avait été légalisé sous la Ière République en 1792, avant d’être de nouveau interdit sous la Restauration en 1816. Rentrée à Paris, elle défend la création d’espaces d’accueil pour les femmes seules, le tout en partageant sa propre expérience. Lorsqu’elle meurt brutalement en 1844, elle se trouvait d’ailleurs chez Madame Lemonnier (au 13 Rue des Bahutiers à Bordeaux, là où se dresse la plaque), fondatrice du premier centre de formation professionnelle pour les femmes en France.

La première à avoir appelé à l’union des prolétaires

“Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” Telle est la célèbre devise du Manifeste du Parti Communiste, rédigé par Marx et Engels en 1848. Selon Madeleine Lasserre, historienne contemporaine interrogée par France Culture en 2003, c’est pourtant Flora Tristan qui a prononcé la première ce fameux slogan : “Reprise par Marx et Engels en conclusion du “Manifeste du Parti communiste”, publié en 1848, ce slogan est d’elle et non de Marx. De temps en temps, on va lui rendre ce qui lui est dû. » Si elle n’a jamais été complètement oubliée dans l’histoire des gauches et par le militantisme ouvrier, son héritage a été très largement mis de côté par les figures masculines de Marx et Engels. 

Elle souhaite que les travailleurs, sans distinction de sexe ou de religion, accèdent à la puissance politique et économique.

Dans tous les cas, Flora Tristan avait déjà cherché à répandre, bien avant Marx, l’idée d’une union du prolétariat au sein des milieux ouvriers. De son expérience auprès du monde ouvrier en Angleterre, elle en tire la nécessité pour le prolétariat de s’unir. Sans prôner l’élimination de la bourgeoisie, comme le fera Marx plus tard, elle souhaite que les travailleurs, sans distinction de sexe ou de religion accèdent à la puissance politique et économique. Cela implique donc que les femmes puissent exercer ces responsabilités et soient ainsi reconnues comme des citoyennes à part entière. Toutes ses théories sont mises en exergue dans son ouvrage Union ouvrière

Ses combats en matière de lutte féministe ont été précurseures de plusieurs décennies sur les décisions politiques, notamment en France. Le divorce sera de nouveau autorisé en 1884 par la loi Naquet, mais seulement pour “faute”. Il faudra attendre 1975 pour que le divorce puisse être possible par consentement mutuel ou pour rupture de la vie commune.

Jean L.

Etudiant en Master Histoire à Bordeaux, je bifurque actuellement vers le journalisme. Si je fus quelque peu macho à une époque, j’essaie de me déconstruire au quotidien, d’où mon enthousiasme de participer à l’aventure de Potiches.

Parallèlement à tout ça, je pratique le vélo comme une seconde peau (mais mal bronzée). J’aime refaire le monde avec mes amis autour d’une bonne bière (belge bien sûr), je dis pain au chocolat et je place une réplique d’OSS 117 toutes les deux phrases.
Ah et aussi je ne peux pas supporter le Chou blanc, donc ! Auf wiedersehen à tou.tes ! 🙂

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