Slut-shaming et paternalisme : Karim Douiri, le nouveau « justicier » d’internet

Dans plusieurs vidéos, depuis supprimées, Karim Douiri, 65 900 abonné·es sur Tiktok, incite ses fans à dénoncer les danses d’adolescentes qu’il qualifie de « contenu indécent ». 

Après avoir trouvé l’adresse de leur famille, il se fait passer pour un fan de leurs chorégraphies : « J’ai sur moi là des lettres de remerciements que je vais remettre aux parents de ces filles qui dansent et s’exhibent sur TikTok. Je vais leur exprimer ma gratitude pour le fait d’avoir élevé d’aussi séduisantes jeunes femmes qui font la joie de leurs fans par leurs danses et leurs vidéos suggestives » explique ce “justicier” du net comme le rapporte L’Observateur du Maroc et d’Afrique.

S’ensuivent d’une pluie d’insultes et de coups sur les adolescentes pendant que le vidéaste quitte les lieux fier de lui en grimaçant. 

Dans une vidéo encore disponible sur sa chaîne YouTube, on le voit ainsi remettre la lettre à la mère d’une jeune fille et face à l’incompréhension de celle-ci lui montrer une de ses vidéos. La réaction de la mère ne tarde pas, elle appelle sa fille et la frappe à plusieurs reprises avant de claquer la porte au nez du youtubeur. 

Incitation à la haine 

Rapidement de nombreux internautes sonnent l’alerte sur les réseaux sociaux et dénoncent l’incitation à la violence envers les femmes avec le hashtag #KarimDouiriGate. Une publication partagée par douze pages engagées accuse le youtubeur de s’ériger en « petit justicier des temps modernes ». 

Tout ceci met en lumière le contrôle patriarcal sur le corps des filles et des femmes, un contrôle perçu comme normal au sein de la société marocaine.

Ce que fait Karim Douiri est assez révélateur des violences contre les femmes, les punir pour avoir décidé de faire usage de leur corps à des fins artistiques et récréatives sur une plateforme. Cet homme pense sonner le glas de ce qu’il nomme « l’indécence morale. »

La publication, relayée sur Twitter et Instagram, rappelle qu’au Maroc comme dans beaucoup d’autres pays « l’honneur d’une famille reposerait principalement sur les mœurs de la gent féminine de ladite famille. »

Contacté par Welovebuzz, Mehdi qui gère le compte No Hchouma, explique que ce n’est que le début : « On ne compte pas s’arrêter. On va prendre ce cas pour dénoncer d’autres dérives et commencer à sensibiliser les gens plus par rapport à ça. Et expliquer la démarche à suivre dans ces cas-là concernant les signalements et les dépôts de plainte pour avoir une communauté sur internet plus réfléchie et plus responsable. »

Mise en scène

Suite au tollé médiatique provoqué par ses caméras cachées, Karim Douiri se rétracte et tente de se dédouaner en expliquant dans une vidéo publiée le 6 mai sur Instagram que son contenu était scénarisé et que ces mises en scène avaient pour but de prévenir les parents « qu’ils surveillent leurs enfants surtout quand il s’agit de leur utilisation des réseaux sociaux. »  Il ajoute : « les réseaux sociaux représentent une arme à double tranchant, pour les mineurs, comme ils peuvent grandir et évoluer avec, ils peuvent également s’imprégner d’idées négatives. Cela représente un danger pour eux et pour les personnes qui vivent avec eux. »

Selon l’influenceur « la femme marocaine musulmane doit se concentrer sur ses études, sur la construction de sa personnalité et la maturité intellectuelle, au lieu de perdre son temps sur les réseaux sociaux », et affirme ne pas avoir « encouragé aux violences contre les femmes ». Scénarisées ou pas, ces vidéos invitent aux cyberviolences et au slut-shaming des jeunes filles. À la fin de chaque vidéo, Karim Douiri demande explicitement à ses abonnés de rejoindre son initiative et de faire de même en dénonçant « chaque fille de leurs villes dansant sur Tiktok ». 

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Interviewé par L’Observeur, Bouchra Abdou, directrice de l’Association Tahadi pour l’Égalité et la Citoyenneté (ATEC) condamne cette pratique qu’elle qualifie d’ inadmissible. « En plus d’être en infraction de la loi, c’est une forme grave de violence numérique dont sont victimes ces filles et leurs familles », s’insurge-t-elle. « De quel droit ce youtubeur s’introduit dans la vie de ses cibles, se permet de les juger et pire de monter leurs familles contre elles. Nous sommes en présence d’un agissement profondément inquiétant qui porte atteinte à l’intégrité psychique et physique des filles, mais aussi de leurs parents », poursuit la directrice.

Punir les violences numériques

Selon un rapport sur les cyberviolences à l’égard des femmes publié en 2020 par l’ATEC et relayé par le site Médias24, les femmes victimes de cyberharcèlement sont, à une écrasante majorité, des collégiennes, lycéennes et des étudiantes. De plus, les auteurs sont en grande partie des hommes que ces jeunes femmes ne connaissent pas.

À lire : Cyberviolences : internet est-il une zone de non-droit ?

L’association évalue également l’impact des violences numériques sur un échantillon de 101 cas. D’après l’étude, 19 % des victimes disent avoir fait une tentative de suicide et 4 % affirment avoir été violées, 83 % disent souffrir d’anxiété ; 63 % de peur ; 60 % témoignent d’un sentiment de dévalorisation ; 37 % font part d’un sentiment de culpabilité et 30 % de pensées suicidaires.

Pour aider les victimes dans leurs démarches, l’Association Tahadi pour l’Égalité et la Citoyenneté a développé l’application « Stop violences numériques » fin 2020. « Facilement accessible et aisément téléchargeable, cette application adopte un langage interactif et commode, à travers lequel les femmes victimes des violences numériques peuvent soumettre leurs plaintes avec leurs revendications facilement et sans complications », détaille le communiqué de l’Atec.

Loi 103-13

Depuis 2018, selon le site Azickia, le Maroc s’est doté d’une loi contre les violences faites aux femmes, sanctionnant le harcèlement sexuel dans la sphère publique ainsi que les violences numériques. La loi 103-13.

D’après ce texte, « intercepter, enregistrer, diffuser des paroles ou des informations émises dans un cadre privé ou confidentiel, et sans le consentement de l’auteure, sont passibles d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 2 000 à 20 000 dirhams. Et ce, peu importe les canaux de diffusion, y compris informatiques. »

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« Les mineures ne peuvent pas déposer plainte elles-mêmes”, explique l’avocate Zahia Ammoumou à Média24, “Ce sont les parents qui doivent le faire. Or il leur est évidemment impossible de dire qu’elles ont envoyé des photos d’elles dans des positions suggestives. Ces jeunes femmes se retrouvent coincées alors qu’elles sont souvent les premières victimes du harcèlement en ligne en raison d’une familiarité prononcée avec les nouvelles technologies. »

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Mahé Cayuela

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale.
Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.

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