Les femmes et la conquête spatiale : une ascension difficile

Depuis 1961 et le premier homme dans l’espace, la conquête spatiale est longtemps restée chasse gardée des hommes. Si les institutions comme la NASA ont longtemps bloqué les femmes, le cinéma a joué un rôle émancipateur dans ce combat féministe. De la Guerre froide à nos jours, focus sur la place des femmes dans la conquête spatiale au sein d’une société patriarcale.

Deux ans après l’exploit du Soviétique Youri Gagarine le 12 avril 1961, sa compatriote Valentina Terechkova découvrait à son tour l’espace. L’URSS envoyait ainsi un pied de nez à son ennemi américain, se gaussant de sa modernité féministe. Et puis plus rien. Pendant deux décennies, les femmes n’existent plus, aux yeux du monde, dans la conquête spatiale, tandis que les hommes se promènent en dehors de leurs cockpits, puis sur la Lune.

La propagande soviétique a fait de Valentina Terechkova une héroïne du parti à un moment où le pays dominait la course à l’espace. Passé le “buzz”, le monopole de l’espace est resté aux hommes. Surtout aux Etats Unis où de facto les femmes ne pouvaient pas aller dans l’espace. En effet, les règles de la NASA stipulaient que seuls les pilotes de chasse pouvaient prétendre à devenir astronautes. Cette profession militaire étant réservé aux hommes, aucune femme ne pouvait y prétendre. 

L’attitude des institutions américaines tranchait totalement avec des études menées avant même le début de la conquête spatiale : en 1959, le docteur William R. Lovelace, responsable de la science de la vie à la Nasa, décide de tester l’aptitude des femmes à réaliser des vols spatiaux. Résultat : 13 candidates sur 25 sont physiquement et psychologiquement aptes à être formées avec la même intensité que les hommes.

Le patriarcat persistant de la société américaine

Sally Ride
Sally Ride, Photo : NASA

Il faut attendre la fin des années 1970 pour que les candidatures d’astronautes s’ouvrent aux civils. Sally Ride est la première Américaine à effectuer un vol en apesanteur en 1983. Même après avoir été sélectionnée, elle a dû faire face aux stéréotypes encore très durs sur un métier considéré encore comme relevant de la “virilité”. Malgré la durée réduite de sa mission (une semaine), les ingénieurs de la NASA lui avaient suggéré d’emporter avec elle… 100 tampons ! Et ce n’est pas fini : ils lui fournissent également un kit de maquillage, qu’elle refusera d’emporter. Après son retour sur Terre, la plupart des médias lui posent des questions sans aucun rapport avec sa mission : “On m’a demandé si j’avais pleuré quand nous avons rencontré des dysfonctionnements dans le simulateur,” témoignera-elle après-coup devant la journaliste féministe Gloria Steinem.

Ce statut de la “femme douce et fragile”, qui doit toujours être accompagnée par d’autres hommes dans l’espace perdure pendant longtemps. Il faut attendre 2019 pour que la NASA confie une mission à un équipage exclusivement féminin : Christina Koch et Jessica Meir sont sorties ensemble de la Station spatiale internationale (ISS) pour remplacer avec succès un équipement électrique. Dans un futur proche, un nouveau pas devrait être franchi avec le programme Artemis : cette nouvelle mission de la NASA prévoit d’envoyer 18 astronautes sur la Lune en 2024, dont 9 femmes.

Une parité encore très partielle

Depuis la chute du bloc de l’Est, la conquête spatiale s’est largement mondialisée : européens, japonais et chinois ont envoyé leurs premières représentantes. Mais les statistiques dessinent un tableau encore sombre, la patte du patriarcat freinant toujours la représentativité des femmes dans le milieu.

Part des femmes astronautes envoyées dans l'espace

Depuis 1961, 562 humains sont allés dans l’espace, dont 64 femmes, soit 11,4% des effectifs. Si les Etats-Unis sont de loin le pays à avoir envoyé le plus d’astronautes, seulement 14,5% étaient des femmes. Même le Japon, pays réputé très misogyne dans ses traditions, fait mieux (16,7%). La France, elle, fait partie des mauvais élèves avec seulement 1 femme sur les 10 personnes qu’a envoyé l’Hexagone.

Les chiffres du statut marital sont encore plus intéressants. Chez les hommes dans l’espace, le mariage est la “norme” (92%). Mais chez leurs homologues féminines, le chiffre descend à seulement 68%. 50% d’entre elles n’ont d’ailleurs pas d’enfants, tandis que la même proportion masculine a au moins deux enfants. Que doit-on en déduire ? Selon Yaël Nazé, astrophysicienne interrogée par Néonmag, l’explication est culturelle : “En France, la part de femmes astronautes [mais n’ayant pas forcément voyagé dans l’espace, ndlr] est de 26 %. Au Japon de 8 %, en Allemagne de 17 %. En Argentine par contre, on est à 41 %. En fait, l’âge d’entrée dans la vie active correspond au moment où l’on s’installe, se marie, où on fait des enfants. Or, en Allemagne, il y a très peu de crèches. Au Japon, c’est mal vu de travailler quand on est mariée… Par contre, en Argentine, la main-d’œuvre est peu chère donc les femmes peuvent avoir des aides facilement.” Il est donc difficile pour une mère de devenir astronaute, de par le poids conjugal qu’imposent certains pays encore trop baignés dans le patriarcat. D’ailleurs, quoi de plus antagoniste au patriarcat qu’une femme qui s’envole si haut ?

Cette précarité dans la représentativité du métier renferme enfin un autre vecteur indirect : les corps de métiers dont sont issus la plupart des astronautes. Ingénierie, physique, astronomie, mathématiques… Toutes ces sciences dites “dures” sont encore à majorité masculine, bien que les femmes gagnent constamment du terrain.

A lire : #WomenInSciences, encore loin de l’égalité

Le rôle du cinéma dans l’évolution des mentalités

Reste qu’aujourd’hui, les paroles et les actes évoluent dans le bon sens. Dans cette longue conquête des femmes vers l’espace, le rôle de la culture a été décisif pour légitimer le rôle des femmes. Séries télévisées et films ont offert une toute autre approche de leur place que celle longtemps attribuée par les institutions comme la NASA. 

La série Star Trek dans les années 1960 a fait le premier pas, grâce à la performance de Nichelle Nichols dans le rôle de la lieutenante Uhura. Elle est la première femme noire à jouer un rôle majeur dans une série télévisée américaine, et ce en pleine lutte contre la ségrégation raciale. Son engagement ne s’est pas arrêté à sa profession puisqu’elle a elle-même intégré la NASA comme militante pour intégrer les femmes dans les candidatures d’astronautes.

Dans une Amérique encore empreinte de machisme, la série de films Alien a aussi pris le contre-pied en installant comme protagoniste le célèbre personnage d’Ellen Ripley (joué par Sigourney Weaver). La saga de Ridley Scott rompait ainsi avec le paradigme des films d’action à l’américaine, qui jusque-là campaient le plus souvent les femmes dans des rôles de conjointes, voire de “potiches” des héros masculins. La tendance s’est confirmée lors de la décennie précédente, avec des blockbusters comme Gravity (2013)  ou Interstellar (2014) : sans en être systématiquement les protagonistes, les femmes tiennent des rôles de première importance ; elles sont pleinement intégrées aux scénarios.

Mais outre les films de science fiction, d’autres œuvres cinématographiques ont traité la conquête spatiale sous des angles plus récents, comme celui de l’intersectionnalité. En 2016, le film de Theodore Melfi, Les Figures de l’Ombre, marque le grand écran. Le parcours de trois mathématiciennes noires à la NASA, Katherine Johnson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson, y est retracé. L’accent est mis sur leur implication dans les plus grands programmes spatiaux (comme Apollo 11) et surtout leur combat pour être reconnues comme les égales de leurs collègues.

Octavia Spencer, Taraji P. Henson et Janelle Monae dans Les figures de l’ombre
Octavia Spencer, Taraji P. Henson et Janelle Monae dans Les figures de l’ombre / Photo : Twentieth Century Fox

Adapté du livre Hidden Figures de Margot Lee Shetterly, le film a connu un succès majeur tant au box-office qu’en termes de récompense : un Screen Guild Actor Awards dans la catégorie “meilleure distribution” en 2017. Encore mieux, à la suite de ce triomphe, le département d’Etat a créé un programme d’échange, subventionné pour les femmes travaillant dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques appelé #HiddenNoMore.

Jean L.

Etudiant en Master Histoire à Bordeaux, je bifurque actuellement vers le journalisme. Si je fus quelque peu macho à une époque, j’essaie de me déconstruire au quotidien, d’où mon enthousiasme de participer à l’aventure de Potiches.

Parallèlement à tout ça, je pratique le vélo comme une seconde peau (mais mal bronzée). J’aime refaire le monde avec mes amis autour d’une bonne bière (belge bien sûr), je dis pain au chocolat et je place une réplique d’OSS 117 toutes les deux phrases.
Ah et aussi je ne peux pas supporter le Chou blanc, donc ! Auf wiedersehen à tou.tes ! 🙂

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