L’envers de la dénonciation : une lettre en soutien à Safia Nolin

Une lettre ouverte a été publiée lundi 1er février pour soutenir la musicienne québécoise Safia Nolin, victime de harcèlement depuis qu’elle a dénoncé, en juillet dernier, les comportements abusifs de Maripier Morin. À travers ce texte, les co-autrices critiquent notamment le traitement médiatique de l’affaire.

Les colleureuses du collectif Collages_féminicides_montréal ont apporté leur soutien à Safia en placardant ce message sur un des murs de la ville. – Photo : @Collages_féminicide_montreal)

Le 7 juillet, alors que le Québec était secoué d’une vague de dénonciations, l’autrice-compositrice-interprète Safia Nolin a accusé l’animatrice télé Maripier Morin de harcèlement et d’agression à caractère sexuel, ainsi que de propos racistes lors d’une soirée remontant à mai 2018. Sans nier les accusations, Maripier Morin a décidé par la suite de mettre sa carrière en pause.

Six mois plus tard, Safia Nolin subit encore les revers de cette dénonciation. Victime d’un déversement de haine sur les réseaux sociaux, voire dans la rue, elle a récemment été la cible d’une agression virtuelle via la plateforme Zoom. Alors qu’elle assistait à un cours de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), des personnes ont commencé à proférer des injures à son encontre devant le reste de sa classe.

À la suite de cet événement, une lettre ouverte qui rassemble une centaine de signataires, dont certains grands noms de la scène culturelle québécoise, a été partagée pour demander à « laisser Safia tranquille ».

Briser le silence, une nouvelle fois

C’est Alexandra Dupuy, étudiante de l’UQAM en maîtrise en linguistique, qui a eu l’idée de cette lettre, après l’agression de la musicienne sur Zoom. Elle y explique, aidée de ses collègues, que le harcèlement dont Safia est victime depuis cet été est passé sous le radar, alors que cette dernière en parle publiquement sur ses réseaux sociaux. Le texte précise que ce silence « contribue sans doute à normaliser ces actions qui, rappelons-le, sont répréhensibles au sens de la loi ».

« Cette situation est intrinsèquement un produit de la culture du viol : encore une fois, tout le courage dont fait preuve la survivante pour dévoiler au grand public ce qu’elle a vécu est tassé du revers de la main », est-il écrit. Pour la co-autrice, Mélanie Lemay, le paradoxe avancé dans le texte est le suivant : « On va étaler tous les problèmes qu’une prise de parole a entraînés dans la vie de l’agresseur, donc on va le déresponsabiliser en lui donnant un grand capital de sympathie ». À l’inverse, comme en témoigne la situation de Safia Nolin, l’attention médiatique ne semble pas s’attarder sur les conséquences chez la personne qui dénonce.

Quand le privilège de la beauté entre en jeu

Ce n’est malheureusement pas la première polémique entourant Safia Nolin. Personnalité publique non conventionnelle, elle attire régulièrement l’attention des médias et des haters pour des raisons variées et curieuses. En 2016, par exemple, on l’a pointée du doigt pour avoir participé à un gala en t-shirt. Par la suite, on lui a reproché de se placer comme victime après qu’une vague de haine lui soit tombée dessus.

Voir chroniques du Journal de Montréal :

L’ artiste reste fidèle à elle-même et cela semble perturber beaucoup de monde. C’est une femme grosse, avec du poil au menton, qui s’exprime librement sur les sujets qui lui tiennent à coeur. Lorsqu’elle a dénoncé les agissements de Maripier Morin, qui, quant à elle, rentre dans les critères de beauté occidentaux, on a remis son témoignage en question. À cela s’ajoutent les commentaires misogynes, lesbophobes, grossophobes et racistes que l’artiste a reçus.

La lettre ouverte vient poser le doigt sur l’enjeu important qu’est le privilège de la beauté. Selon ce principe, une personne considérée comme belle va recevoir davantage de sympathie qu’une personne qui ne se conforme pas aux standards de la beauté. L’apparence d’une personne définit la perception que l’on a de sa vertu. « Dans les cas de violences à caractère sexuel, on va même jusqu’à dire qu’une personne qui ne correspond pas à ces normes devrait se sentir flattée de se faire agresser parce qu’on lui donne de l’attention », explique Alexandra Dupuy, l’autrice.

Une responsabilité partagée

Comme le précise Mélanie Lemay, également cofondatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles, l’objectif de la lettre n’est pas de pointer du doigt un média en particulier pour sa couverture de l’affaire. Elle qualifie d’ailleurs la démarche d’« introspection collective ». Selon elle, quand on commence à déconstruire des problématiques comme la culture du viol, il est dangereux d’individualiser le problème. « Ce sont des enjeux sociaux qu’il faut être capable de nuancer », affirme-t-elle.

Une autre critique portée envers les médias concerne la visibilité des discours de haine. « Il y a beaucoup de commentaires problématiques et haineux qui sont dissimulés comme des opinions dans l’espace médiatique, s’indigne la militante. Il y a beaucoup de raccourcis intellectuels, de désinformation dans certains propos qui sont discriminatoires et les personnes comme Safia en subissent les conséquences ».

Au lendemain de la publication de la lettre, quand le quotidien Le Devoir a couvert les problématiques qu’elle soulevait, les commentaires du site web n’ont pas été modérés. La chanteuse a dû demander elle-même au journal de supprimer les discours haineux partagés. 

Repenser la couverture médiatique des affaires d’agressions sexuelles

Au-delà du témoignage de soutien à Safia Nolin, la lettre est une invitation à remettre en question la manière d’aborder les affaires de violences à caractère sexuel. « Dans le cadre de la vague de dénonciation, je pense que les médias ont raté une occasion de faire de l’éducation populaire sur le sujet », partage Alexandra Dupuy. La vague de dénonciation de cet été n’est ni la première, ni la dernière donc je pense qu’on peut regarder la situation en ce moment et voir comment on peut s’améliorer pour la prochaine fois.»

Le texte propose par ailleurs de former les reporters qui s’occupent des affaires de violences sexuelles avec des ressources comme les trousses média de l’Institut national de santé publique du Québec. « Je trouve que c’est important de s’indigner, mais c’est aussi important de recommander des outils, explique Mélanie Lemay. L’INSPQ, ça fait longtemps qu’ils réfléchissent au traitement des agressions sexuelles dans l’espace public. Beaucoup de gens crient à la censure alors qu’en réalité il y a une charte qui existe et on veut juste éviter de démocratiser des discours haineux dans l’espace public qui se font passer pour des opinions.»

Marius

Moi c'est Marius, journaliste en herbe qui étudie le métier à l'Université du Québec à Montréal. Originaire de Touraine, j'ai aujourd'hui la chance d'étudier à l'étranger et de manger des poutines.

J'suis ton pote qui graille le dernier gâteau apéro sans scrupule, qui fait DJ en soirée et qui reproduit des TikToks un peu cringe. J'écoute jamais de podcasts mais j'aimerais vraiment en tenir un.
Pro-black, pro-queer, pro-hoe, procrastinateur et tous les autres.

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