Féminicides en Algérie : les femmes brisent le silence

En 2020, il y a eu 54 féminicides en Algérie et déjà 3 en 2021 d’après le site Féminicides Algérie. Ce travail de recensement est mené par Wiame Awres et Narimane Mouaci Bahi, deux militantes féministes qui répertorient sur leur site tous les féminicides commis dans le pays.

Logo de l'initiative Féminicides Algérie

 Elles s’appellent Chaïma, Amani, Ikram, Hanane, Asma, Yasmine, Selmoun, Dahia, Manel… Sur les photos, certaines sourient, tiennent un enfant dans leur bras, ou adoptent une pause rêveuse, le regard tourné vers un futur qu’elles ne connaîtront jamais. Parce que des hommes, des maris, des pères, des frères, des inconnus, leur ont ôté la vie. Ces regards et ces sourires figés pour l’éternité sur du papier glacé, ce sont ceux de femmes algériennes victimes de féminicides.

Pour chaque femme assassinée, Wiame et Narimane font un travail de mémoire et vont à la rencontre des familles et des proches de la victime, afin de rapporter certains détails qui manquent dans la presse généraliste. En Algérie, comme dans beaucoup d’autres pays encore, les féminicides sont relégués aux pages « faits divers » et la justice ne reconnaît pas cette qualification. Grâce à leur travail de veille dans la presse et sur les réseaux sociaux, Wiam et Narimane repèrent les féminicides et les font exister au-delà d’une succession d’actes isolés : elles montrent le caractère systémique de ces meurtres de femmes qui sont banalisés pour être plus vite oubliés.

Un travail de mémoire 

Pourquoi une telle omerta ? Un tel refus de reconnaître les féminicides pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des meurtres de femmes en raison de leur condition de femmes ? Pour Wiam, c’est notamment l’idée selon laquelle la femme est responsable de ce qui lui est arrivé qui entretient le tabou sur la question des féminicides : « On rend la victime coupable ». Derrière la banalisation des féminicides, il y a donc la croyance largement partagée que la victime n’a que ce qu’elle mérite parce qu’elle a transgressé les conventions sociales, parce qu’elle s’est aventurée hors du cercle familial. 

« Quand une femme est assassinée, il ne faut plus en parler ». Wiame explique que l’omerta sur les féminicides vient aussi de la place assignée aux femmes dans la société algérienne. Mineure à vie, la femme doit se cacher et s’effacer le plus possible, même dans la mort. Dans ces conditions, difficile de faire un travail de mémoire pour les femmes victimes de féminicides. Elle prend notamment l’exemple des photos de victimes qui sont parfois difficiles à trouver sur les réseaux sociaux  : « Quand un homme est assassiné, on met sa photo en hommage sur les réseaux sociaux. Mais quand une femme est assassinée, son corps est sexualisé même après sa mort et il faut la cacher. »

Pour Wiame au contraire, il faut lever le tabou et honorer la mémoire de ces femmes assassinées : « Voir leurs visages en photo, ça a plus d’impact et c’est aussi un moyen de les humaniser. ». Humaniser les victimes, c’est-à-dire montrer que ce ne sont pas que des chiffres ou des marionnettes interchangeables les unes avec les autres, qui rejoueraient inlassablement le même fait divers tragique … Ce sont avant tout des femmes qui avaient un prénom, un visage, un sourire, une vie, et des enfants parfois. Empêcher que ces femmes ne tombent dans l’oubli : c’est la tâche que se sont donnée Wiame et Narimane.  

Meurtres excusables et clause du pardon

Au-delà du travail de mémoire, les deux militantes dénoncent également les lacunes de la justice sur la question des féminicides, alors que le parricide (le meurtre du père), par exemple, est reconnu en Algérie et comporte des circonstances aggravantes pour les auteurs du crime. Plus généralement, Wiame pointe du doigt certaines lois extrêmement problématiques car elles entretiennent le risque de féminicide en Algérie : selon l’article 279 du code pénal algérien, les meurtres commis en cas de flagrant délit d’adultère sont excusables et il y a réduction de la peine. « C’est terrible, parce qu’on sait très bien que s’il y a adultère, les femmes n’assassinent pas. Ce sont les hommes qui assassinent les femmes. ».

A cela s’ajoute la fameuse « clause du pardon » en cas de violence conjugale : c’est-à-dire que la justice ne protège pas la femme victime de violences conjugales, mais l’incite au contraire à pardonner à son mari. D’autant plus qu’elle subit aussi des pressions familiales et économiques qui la poussent à rester avec un mari violent : « C’est juste scandaleux ! » s’indigne la militante féministe. Si les lois ne vont pas dans le sens d’une meilleure protection des femmes, les policiers algériens et les médecins ne sont pas non plus formés aux cas de violences conjugales, selon Wiame : « Il y a une fusion entre l’Institution et les valeurs sociales et c’est catastrophique !

Une campagne contre les féminicides 

Pour autant, une lueur d’espoir est apparue fin 2020, avec le lancement d’une campagne contre les féminicides menée par un groupe d’actrices et de comédiennes algériennes, toutes générations confondues. Dans une vidéo choc de 4 minutes qui a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux, les actrices dénoncent face caméra la culpabilisation des femmes victimes de harcèlement sexuel et de violences conjugales : des actes qui sont l’antichambre du féminicide.

Quelques mois plus tôt en octobre 2020, l’actrice Mounia Benfeghoul avait réagi au meurtre sordide de la jeune Chaïma Sadou, en postant une vidéo sur instagram dans laquelle elle condamnait la culpabilisation de la jeune femme, ainsi que les excuses trouvées à ses assassins et agresseurs : « On ne trouve pas d’excuses à des violeurs !» martèle-t-elle.  Suite à cette publication, elle a reçu une vague d’insultes et de menaces sur internet.  

Pour Wiame, cette campagne lancée par des actrices est source d’espoir : non seulement ce sont des personnalités connues du grand public, mais  le message qu’elles délivrent dans cette campagne s’adresse à toutes les femmes, tout âge et toute classe sociale confondues : « Même les actrices ne sont pas exemptes de violences et de harcèlement, ça touche vraiment toutes les femmes. » Pour la suite, Wiame aimerait que dans d’autres professions, les femmes trouvent aussi le moyen de faire entendre leurs voix. Elle rappelle que la dernière victime de féminicide en Algérie est une journaliste, Tinehinane Laceb, 39 ans, assassinée par son mari le 26 janvier 2021.

Des crimes majoritairement commis dans la cellule familiale

Infographie présentant les auteurs de féminicides en Algérie en 2020

La féministe algérienne pointe également la nécessité de repenser le concept de la famille protectrice. Paradoxalement, la plupart des violences et des féminicides sont commis par les proches, les pères, les frères, les maris, les conjoints des femmes victimes : « On nous fait croire que l’extérieur est dangereux, mais c’est l’intérieur qui l’est plus ! ». Des paroles qui entrent curieusement en résonnance avec l’actuel débat sur l’inceste en France : coïncidence ? L’inceste et le féminicide ne sont pas des actes isolés, mais sont les symptômes du dysfonctionnement de l’organisation de la cellule familiale. En Algérie par exemple, en 2020, les auteurs de féminicides sont exclusivement des hommes et près des trois quarts sont membres de la famille des victimes, d’après les données du site Féminicides Algérie. C’est aussi le cas en France, où au moins 100 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2020 selon le collectif féminicides par compagnon ou ex. Les Féminicides comme les incestes sont des crimes majoritairement commis par des hommes membres de la famille des victimes : une situation révélatrice du pouvoir de domination de l’homme sur la femme, mais plus largement sur la famille entière, avec cette idée qu’il a droit de vie ou de mort sur elle. C’est pourquoi il est urgent de démontrer le caractère systémique de ces crimes et cela commence par accepter de nommer les choses. Inceste. Féminicide.

Scandola Graziani

Étudiante en journalisme, je m’intéresse aux sujets liés au féminisme et à l’environnement, dans une démarche de journalisme d’investigation. Je suis aussi correspondante à Ouest-France depuis 3 ans.

J’ai choisi cette voie parce que je pense que les médias ont un le pouvoir de faire évoluer les mentalités. Et j’y crois !

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