Deux expatriées américaines expulsées de Bali

Deux influenceuses américaines ont été expulsées de Bali après une série de tweets controversés. Entre mépris le plus total pour les populations locales et ré-utilisation de la cause LGBTQ+, retour sur cette histoire d’expatriées renvoyées à la maison à grand coup de pied balinais.

Le 20 janvier 2021, Saundra Alexander et Kristen Gray sont expulsées de Bali. Un avion les attend à l’aéroport, direction Los Angeles. Les deux jeunes femmes, très présentes sur Twitter, faisaient partie de cette communauté d’expatriés alias “digital nomad” qui vient arpenter les îles paradisiaques d’Asie pour y trouver un cadre de vie plus agréable que dans leur pays d’origine. Ensemble, elles ont créé le e-book baliebook, une sorte de guide touristique pour les voyageureuses qui souhaitent visiter l’île indonésienne.

Cela fait environ deux ans que les deux jeunes américaines vivent ensemble à Bali. Le compte Twitter de Kristen Gray inonde ses abonnés de photos paradisiaques en tout genre. 

Quand on parcourt leur compte, la vie semble bien facile à Bali. C’est d’ailleurs pour ce train de vie luxueux, qu’elles ne pouvaient s’offrir aux Etats-Unis qu’elles sont parties : “I was broke, struggling to find work the entire year of 2019 and I wanted to take a stab at entrepreneurship. I also wanted to get out of survival mode and tap into how I could THRIVE.” [J’étais fauchée, luttant pour trouver un travail pendant toute l’année 2019 et je voulais m’essayer à l’entreprenariat. Mais je voulais aussi quitter cet état de survie pour découvrir comment je pourrais m’épanouir], écrit sur son compte Kristen Gray. 

Un pays durement touché par le coronavirus et la pauvreté

En mars, alors que la pandémie du Covid-19 touche le monde entier, l’Indonésie ferme ses frontières pour éviter un pic de contamination sur tout le pays. Kristen et Saundra décident de rester. Pourtant, depuis août 2020, le nombre de cas recensés n’a cessé d’augmenter, dépassant les 1 millions de cas en janvier 2021. Sur la petite île de Bali, l’économie locale dépend à 80% du tourisme. En juillet 2020, le gouvernement indonésien s’interroge sur une possible réouverture des frontières pour finalement décider son reconfinement total en septembre et jusqu’à fin 2020. C’est à cette date que le nombre d’infectés a littéralement bondi. A Jakarta, le cimetière de Pondok Ranggon se retrouve submergé par le nombre de morts du coronavirus, les tombes sont creusées à la chaîne, environ 10 par jour. Faiblement équipé pour faire face à la pandémie, le pays s’est vite retrouvé submergé devenant le deuxième pays d’Asie le plus touché par le virus.

En parallèle, l’Indonésie fait face depuis 2018 à une vague de pauvreté qui touche 10 millions d’indonésiennes sur les 270 millions. A Bali, c’est 170.000 balinaises sur 4 millions qui vivent dans une pauvreté extrême, c’est-à-dire avec moins de 2$ par jour. 

La belle vie au soleil

Un quotidien bien loin de celui des deux jeunes femmes qui avaient posté quelques mois plus tôt leur “amazing” maison à 400 dollars par mois, se félicitant de leur style de vie “supérieur à un coût très bas” (la vidéo a depuis été supprimée). Une publication qui avait largement déplu à la twittosphère: 

“Déménager à Bali à ma vingtaine a été un véritable challenge / Je vis à Bali, en Indonésie, depuis un an avec ma petite amie / La suite …” 

Réponse : “Donc concrètement, tu utilises tes privilèges dûs à une éducation occidentale pour t’élever socialement dans un pays asiatique où la plupart des habitants ne peuvent qu’être employés à nettoyer une telle maison. Bien sûr, ce n’est pas du tout problématique.” 

Toujours sur Twitter, elle énumère également les bienfaits de l’île hindouiste, accueillante et bienveillante. Dans son e-book touristique, la jeune femme explique même comment contourner les réglementations qui interdisent l’accès à l’île suite à la pandémie du coronavirus. Elle assurait connaître des locaux qui pourraient fournir un visa moins cher ainsi que faire rentrer des touristes dans le pays illégalement, elle incitait aussi à ne pas payer son extension de visa. 

“It’s a guide breaking down how we did it and how you can do it too.” – C’est un guide pour le confinement, comment nous l’avons fait et comment vous pouvez le faire.

A la suite de ces déclarations, les autorités ont décidé d’expulser les deux américaines “soupçonnées d’avoir intentionnellement publié des informations dérangeantes” sur Bali. Elles ont interdiction de revenir sur le sol indonésien pour une durée de 6 mois.  

“Je suis expulsée car je suis LGBT”

Au moment d’embarquer sur leur vol retour, Kristen Gray se défend suite à son extradition : “Je ne suis pas coupable. Je ne cherche pas à faire de l’argent en roupies indonésiennes. Je suis expulsée car je suis LGBT.” 

Les deux expatriées sont en couple depuis deux ans. Dans un tweet, Kristen Gray avait décrit Bali comme “queer-friendly”, c’est-à-dire accueillante pour la communauté queer. Cette déclaration avait fait bondir la communauté LGBTQ+ balinaise, notamment la musicienne Kai Mata qui avait vivement réagi dans une vidéo postée le 18 janvier : 

Si vous êtes une personne étrangère queer vivant à Bali et que vous pensez que Bali est “queer-friendly”, écoutez bien. C’est peut-être le cas pour vous mais admettez tout de même que c’est parce que : a) vous êtes un étranger b) vous bénéficier d’un avantage économique qui provient d’une communauté locale financièrement dépendante de votre bonheur […] reconnaissez que pour le reste de la population insulaire indonésienne, ce n’est pas un endroit “queer-friendly” 

Bien que les relations homosexuelles ne soient pas interdites en Indonésie, de nombreux collectifs font campagne pour changer une situation invivable pour certains d’entre eux. En Indonésie, les populations faisant partie de la communauté LGBTQ+ sont parfois violemment discriminées, victimes d’attaques de plus en plus fréquentes ces dernières années, notamment par la police. Pour les populations musulmanes (majoritaires en Indonésie), c’est encore une autre réalité. Pour “traiter” l’homosexualité, les familles vont jusqu’à imposer une séance d’exorcisme à leurs enfants. Selon une étude de 2017, c’est 80% de la population indonésienne qui souhaiterait que le pays adopte des lois musulmanes plus strictes. En mars 2020, a été proposé une loi qui forcera, si elle est acceptée, les lesbiennes, gay, bisexuels et transgenres à suivre un “traitement” pour les soigner de leurs orientations sexuelles ou identité de genre. 

En somme, ce qu’on reproche aux deux américaines, c’est ce qu’écrivait déjà George Orwell en 1934 : “Beaucoup de gens ne sont à l’aise dans un pays étranger que s’ils en méprisent les habitants”. 

Jade Bourgery

Après une licence de Lettres Modernes, je suis partie un an au Vietnam en Service Civique, je bossais pour une asso humanitaire d’insertion féminine et ai fait un road-trip en moto d’un mois jusqu’au Cambodge. En rentrant j’ai créé mon média avec deux amis puis j’ai embarqué dans l’aventure Potiches.

Le journalisme est ma passion depuis toute petite ; j’aime les cactus, "Holding out for a hero" de Bonnie Tyler et la couleur verte.

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