Victoires de la musique : les femmes, des artistes comme les autres ?

Le 12 février prochain, se tiendra sur France 2 la cérémonie des Victoires de la Musique. Et cette année encore, seuls des artistes masculins ont été nommés pour le prix du meilleur album. Simple coïncidence ? Ou symptôme de l’univers profondément sexiste de l’industrie musicale ? 

L’hiver est la saison des raclettes, oui, mais c’est également la saison des récompenses. Des Golden Globes aux Oscars en passant par les Grammys, de nombreuses artistes se voient remettre de précieuses statuettes entre janvier et mars. En France, la cérémonie des Césars sera sûrement scrutée à la loupe le 12 mars prochain, après le scandale de la récompense de Roman Polanski l’an dernier. Mais en attendant, c’est une autre cérémonie qui a attiré notre attention, celle des Victoires de la Musique. Et en particulier, l’absence d’artiste féminine dans la catégorie « album de l’année ».

Mardi 12 janvier paraissait la liste des nommées pour les Victoires de la Musique 2021. La cérémonie, présidée par Jean-Louis Aubert, récompensera le 12 février prochain les meilleures artistes féminines et masculines de l’année, révélations féminines et masculines, la meilleure chanson ou encore la meilleure création audiovisuelle. Alors que la question des prix non-genrés se pose un peu plus à chaque nouvelle édition, un élément nous saute aux yeux cette année : les albums nommés pour le prix de l’album de l’année sont exclusivement ceux d’artistes masculins. Tiens donc.

Habillage des Victoires de la Musique 2021
Habillage visuel de la 36e cérémonie des Victoires de la Musique 2021, qui aura lieu le 12 février 2021 à la Seine musicale de Boulogne-Billancourt. Source : Facebook

51 albums nommés, une seule femme

Alors, coïncidence ? Pour cela, il suffit d’étudier la liste des albums nommés dans cette catégorie depuis la création des Victoires en 1985. Récompense majeure entre 1985 et 1998, le prix de l’album de l’année est ensuite remplacé par des récompenses plus spécifiques, comme celles des albums chanson, pop/rock, musiques urbaines ou encore musiques du monde. Mais le prix de l’album de l’année a fait son grand retour en 2020, récompensant Alain Souchon pour « Âme fifties ».

Et sur les 51 albums nommés depuis 1985 dans cette catégorie, c’est bien simple : aucun album n’a été celui d’une artiste féminine en solo, et seul un album a été celui d’une artiste féminine en duo. C’était Catherine Ringer, pour l’album « The No Comprendo » de Rita Mitsouko.

Alors, on entend déjà les « C’était une autre époque, les temps ont changé ». Certes. Mais dans ce cas, comment expliquer qu’aucun album sur les dix nommés en 2020 et 2021 ne soit celui d’une artiste féminine ?

Révélées, mais pas confirmées

Les artistes féminines ne sont pourtant pas si peu nombreuses dans la catégorie « album révélation de l’année ». En effet, sur les 63 albums nommés depuis la création de cette récompense en 2001, 25 d’entre eux étaient ceux d’artistes féminines, 33 ceux d’artistes masculins, et 5 ceux de groupes ou duos mixtes. Si les éditions 2008, 2010 et 2017 n’avaient nommé que des hommes, en 2016 seules des femmes avaient été en lice pour le meilleur album révélation : Louane, Jeanne Added et Jain.

Juliette Armanet, remportant une Victoire de la Musique face à Aliose et Petit Biscuit dans la catégorie “Album révélation de l’année”, en 2018.
Juliette Armanet, remportant une Victoire de la Musique face à Aliose et Petit Biscuit dans la catégorie “Album révélation de l’année”, en 2018. Photo : AFP

Mais alors, si 40% des albums révélation sont ceux d’artistes féminines, comment se fait-il qu’on ne retrouve aucune femme dans la catégorie « album de l’année ». Les femmes s’arrêtent-elles de faire de la musique dans les années qui suivent leur révélation ? Manquent-elles de talent ? Et puis d’abord, qui décerne ces prix ?

Qui vote ?

Les Victoires de la Musique ont un fonctionnement d’association loi 1901. Chaque année, la constitution de la liste des votantes pour les Victoires de la Musique est confiée à des membres de cette association ainsi qu’à certaines personnalités extérieures. Jusqu’en 2019, la liste de votantes devait respecter l’équilibre suivant : 33% d’artistes, 33% de professionnelles de la création et de la diffusion de musique et 33% de professionnelles de milieux proches (agentes d’artistes, disquaires, critiques musicaux, programmatrices de radios, etc.).

En 2020, le collège des votantes est passé de 600 à 900 personnes, et la proportion de femmes a enfin atteint les 40%. Parmi les 300 nouvelles votantes, sélectionnées sur candidature puis tirées au sort, 200 n’ont ainsi plus aucun rapport avec l’industrie musicale, ce sont des personnes du “grand public”. L’objectif de cette réforme du mode de scrutin était de répondre aux nombreuses critiques qui avaient été faites aux Victoires de la Musique sur l’opacité de leurs votes et sur leur entre-soi. Un changement encore trop timide, comme l’a admis Romain Vivien, président des Victoires de la Musique, auprès de l’AFP : « C’est vrai que ça manque un peu de diversité, il va falloir y travailler ».

L’industrie musicale, une industrie sexiste de plus

Aux Victoires de la Musique, les artistes féminines sont donc majoritairement cantonnées au statut d’interprètes, mais est-ce si surprenant ? Le sexisme de l’industrie musicale a été largement dénoncé ces dernières années.

À la suite du mouvement #MeToo, on aurait pourtant pu croire que la place des femmes évoluerait dans l’industrie musicale. Mais à l’instar du monde du cinéma et de bien d’autres secteurs d’activité, les inégalités entre femmes et hommes ont la peau dure. Une étude de 2019 du “Think tank” (“laboratoire d’idées”, en français) « The Annenberg Inclusion Initiative », a permis de quantifier ces écarts sur le marché musical américain. Créé et dirigé par Dr. Stacy L. Smith – enseignante-chercheuse à l’Université de Californie du Sud (USC) –, ce laboratoire mène des travaux de recherche remarquables dans le domaine de la diversité et de l’inclusivité au sein de l’industrie du divertissement.

Cette étude a ainsi montré qu’entre 2012 et 2019, les femmes comptaient en moyenne pour 21.7% des artistes américaines, 12.5% des autrices-compositrices, et seulement 2.6% des productrices. On tombe à moins de 0.1% pour les femmes non-blanches dans le secteur de la production. Quant à la récompense pour l’album de l’année qui nous intéresse tout particulièrement, le pourcentage de femmes nommées aux Grammy Awards dans cette catégorie était de 7.6%, en moyenne entre 2013 et 2020. C’est peu. C’est plus qu’aux Victoires de la Musique, mais c’est très peu.

Inégalités femmes-hommes à la cérémonie des Grammy Awards
Inégalités femmes-hommes à la cérémonie des Grammy Awards. Pourcentage de femmes nommées par catégorie, 2013-2020. De gauche à droite, les catégories “enregistrement de l’année”, “album de l’année”, “chanson de l’année”, “meilleure révélation”, “productrice de l’année”. En jaune, les pourcentages d’hommes, en orange, les pourcentages de femmes. A droite, la mention “11.7% des nommées aux Grammys de 2013 à 2020 étaient féminines. 88.3% étaient masculins ». Source: The Annenberg Inclusion Initiative.

Le manifeste des F.E.M.M.

Car la réalité du monde de la musique, c’est que les femmes n’y sont que rarement prises au sérieux. Viviane Brès, cheffe de projet chez le label Domino, confiait aux Inrocks : « C’est un milieu où les filles paraissent moins pertinentes et moins ‘cool’ [que les mecs]. Elles s’y connaîtraient moins en musique, aussi. »

Capture instagram du compte de Telerama, sur le sexisme dans la musique
Illustration d’Aline Bureau pour @telerama

Alors depuis avril 2019, plus de 1200 femmes du secteur musical ont signé le manifeste des F.E.M.M. (“Femmes Engagées des Métiers de la Musique”). Inspirées par le collectif 50/50, qui agit en faveur de la parité et de la diversité dans le cinéma français (voir l’article de Meufer “Cinéma : où sont les réalisatrices ?”), elles appellent au changement des mentalités et des pratiques de cette industrie :

Le temps est venu pour le monde de la musique de faire sa révolution égalitaire : les agissements sexistes, racistes, et plus globalement tous les comportements discriminants ne sont plus tolérables et doivent être dénoncés et sanctionnés. Trop longtemps, ils ont été passés sous silence. Nous prenons le micro aujourd’hui pour crier haut et fort que nous n’avons plus peur de les refuser.

Des signataires dont fait partie Pomme, artiste en lice pour le prix de l’artiste féminine de l’année aux prochaines Victoires de la Musique. Victime de cet univers sexiste comme tant d’autres femmes, l’autrice-compositrice-interprète a dû faire de nombreux compromis artistiques sur son premier album. Comme celui d’interpréter des chansons autres que les siennes. Alors, pour son second album, Pomme a repris les rênes de son projet musical. Elle donne l’exemple en matière d’égalité, travaillant notamment avec une manageuse et des musiciennes pour sa tournée.

[Il faut] engager des femmes, pour voir des femmes dans les médias et dans l’industrie de la musique, en tous cas à des postes dans lesquels on n’a pas l’habitude de les voir, pour qu’ensuite ça inspire d’autres gens et qu’on arrive à cette égalité où l’on peut se sentir libre d’engager des femmes ou des hommes sans se poser la question.

Pomme, à la caméra de Terra Femina

#MusicToo : vers une révolution de l’industrie musicale ?

Dans ce manifeste, les signataires dénoncent notamment « les propos misogynes, les comportements déplacés récurrents, les agressions sexuelles » dont elles sont témoins au quotidien. En 2020, justement, plusieurs artistes masculins (voir cet article de Meufer), ainsi que le patron du label strasbourgeois Deaf Rock, ont été mis en cause pour des faits d’harcèlement et d’agressions sexuelles. 

Car le vent tourne dans le monde de la musique, grâce à l’existence de plusieurs initiatives telles que Balance Ta Major, Change de disque, D.I.V.A. ou plus récemment #MusicToo. Et ce grâce au courage de nombreuses victimes qui se mettent à partager leurs expériences. Le journal Médiapart a d’ailleurs récemment publié une enquête intitulée « Musique : l’industrie qui n’aimait pas les femmes », qui partage de nombreux témoignages collectés en 2020 par l’opération #MusicToo.

#MusicToo
Crédit : @musictoofrance

Malgré l’omerta qui pèse sur l’industrie musicale, les langues commencent à se délier. Le message passe que ces comportements ne resteront plus impunis. Reste à espérer que ce domaine soit capable de se révolutionner en profondeur et d’évoluer vers davantage de parité. Et qui sait, peut-être verrons-nous enfin une artiste féminine être nommée, voire récompensée, pour le meilleur album de l’année.

Daphné V.

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture.

Fraîchement débarquée à Nantes après 5 ans à Washington D.C. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.

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