« Dis moi à quoi tu joues je te dirai qui tu es » : une charte pour lutter contre les stéréotypes genrés dans les jouets

La troisième édition de la charte ayant pour but de mettre fin aux stéréotypes de genre dans les jouets était signée le 29 novembre par le gouvernement, les fabricants et distributeurs du secteur du jouet et plusieurs associations féministes, dont Femmes & Sciences, Pépite Sexiste et Le Jeu pour tous, que nous avons interviewées. Parmi les nouveaux engagements : une revalorisation des jouets dits scientifiques et des déguisements plus « positifs » pour les filles. Explications. 

Cet article a été rédigé dans le cadre d’un partenariat avec l’association Pépite Sexiste

Quelques jours après la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le gouvernement signe une charte visant à déconstruire les stéréotypes de genre véhiculés dès l’enfance, à l’aide des enseignes du jouet et des associations. Catégorisés, peu représentatifs et discriminants, les jouets sont les premiers vecteurs de stéréotypes sexistes. Le Conseil de l’Europe les définit comme « des idées préconçues qui assignent arbitrairement aux femmes et aux hommes des rôles déterminés et bornés par leur sexe ». Acheter un jouet rose à une fille n’est pas anodin, mais pourquoi ? 

Le jouet, premiers pas vers l’égalité

On néglige encore trop le rôle fondamental des jouets dans la construction identitaire et normative de l’enfant et sur son développement psychique. Ce petit bout de plastique ou de bois est l’une des premières choses auxquelles l’enfant sera confronté. Le jouet façonnera ses premières impressions, construira ses modèles et deviendra inconsciemment une injonction de conduite et de pensée. Offert par un·e adulte, contre qui un·e tout·e petit·e n’oserait jamais s’opposer, le jouet genré perpétue un système de valeurs, dépassé et sexiste, impose des modèles féminins et masculins figés dans le temps et étiquettent des comportements genrés. Une poupée, ou plus tard un déguisement de Miss ou un coffret pour créer des bijoux, énoncent aux jeunes filles qu’elles doivent être belles, douces, créatives (mais pas trop et seulement pour être belles) et calmes. Quant aux garçons, une voiture télécommandée, un déguisement de policier ou un ballon de foot leur enseignent qu’ils peuvent, et doivent, être compétitifs, bruyants et même parfois violents. Imposer indirectement des jouets en fonction du sexe ne permet donc pas à l’enfant de s’épanouir pleinement dans ce qui lui plait.

Cécile Mazouré, ludothécaire au sein de l’association Le Jeu pour tous confie qu’il existe également une réelle inégalité dans les jouets quant à leur complexification et à leur évolution.  « Les jouets de « filles » sont des jouets d’imitation (dinette, Barbie), des jeux symboliques où il y a une mise en scène de soi ou des autres qui leur permet de développer leur imaginaire et leur langage, explique-t-elle, mais il n’y pas de complexification ni de gradation contrairement aux jouets des garçons qui sont plus techniques et de plus en plus complexes. On pousse plus les garçons que les filles. ». Une technicité hors de portée des petites filles, cantonnées aux tâches ménagères (dinette) et à la beauté (princesse). 

Qui dit stéréotypes, dit discriminations et les discriminations mènent à l’inégalité

Evelyne Nakache

Oui, les inégalités persistantes entre les hommes et les femmes dans nos sociétés, qu’elles soient économiques, sociales ou politiques commencent par les stéréotypes de genre véhiculés aux enfants car « qui dit stéréotypes, dit discriminations et les discriminations mènent à l’inégalité » affirme Evelyne Nakache, professeure émérite et vice-présidente de l’association Femmes&Sciences

Mettre fin aux catégorisations sexistes et discriminantes

La troisième édition de la charte pour une représentation mixte des jouets n’a pas perdu de vue son objectif premier, initié en 2019 : mettre fin aux catégorisations sexistes et stéréotypées des jouets de la part des fabricants mais aussi des distributeurs. Bien que depuis 2019 de nombreuses améliorations sur les sites et catalogues aient été notées de la part des associations, Marion, fondatrice de Pépite Sexiste, une association qui sensibilise sur les réseaux sociaux au sexisme et aux stéréotypes véhiculés par le marketing, note trop peu de progrès dans les rayonnages des magasins. Alors que Pépite Sexiste reçoit encore plus d’une centaine de messages par jour, sur ses réseaux sociaux, de personnes dénonçant des « pépites » trouvées dans les magasins, la charte 2021 souhaite maintenir les efforts déjà entrepris et continuer son combat contre les assignations genrées. En bannissant l’assignation « jouet fille », « jouet garçon » ou les couleurs en fonction du genre visé : les enseignes doivent dès à présent développer des visuels neutres, ou mixtes (en affichant un garçon et une fille sur la boite d’un jouet par exemple) ; et en favorisant l’organisation des jouets par catégories de produits ou par type de bénéfices apportés par le jouet. Une organisation qui semble en prime plus logique. 

L’un des axes prioritaires de la charte 2021 est de promouvoir davantage de déguisements représentatifs des nombreux métiers et des nombreuses possibilités données aux enfants, et surtout aux filles, sans distinction de genre. Alors que la plupart des jouets et déguisements enferment les petites filles dans des rôles domestiques et superficiels, auxquels elles seront malheureusement encore assignées à l’âge adulte, et que les garçons ont accès à des déguisements exaltants et diversifiés, les magasins ont décidé de soutenir l’ambition, l’audace et le courage des filles en développant davantage de déguisements « positifs » de piratesses, de justicières ou encore de super-héroïnes.  Une démarche qui veut permettre aux enfants, et surtout aux petites filles, d’ouvrir le champ des possibles quant à leur identification à des modèles pluriels et diversifiés qui façonneront leurs perceptions et leur confiance en elleux. 

Des jouets tournés vers l’avenir 

Tandis que les effets du changement climatique se font de plus en plus ressentir (et dont les femmes sont les premières victimes), que nos sociétés ultra-connectées sont toujours plus régies par les algorithmes et que la crise sanitaire a montré l’importance de rendre les sciences plus accessibles au public, la charte 2021 s’engage à promouvoir les sciences auprès des jeunes filles à travers de nouveaux jouets scientifiques. C’est le travail de l’association Femmes & Sciences, qui lutte depuis le début du siècle pour inciter les filles à s’orienter vers les sciences et défend les professionnelles de ce secteur. Elle veut contribuer à la mise sur le marché davantage de jouets scientifiques pour les filles, effrayées par ce monde dont elles ignorent tout. Le manque d’identification et de confrontation des jeunes filles aux sciences dès le plus jeune âge a des conséquences concrètes et néfastes sur la représentation des femmes dans les professions scientifiques et techniques. Très concrètement, « les algorithmes qui régissent notre société et règlent notre vie de tous les jours (dans le secteur de la santé ou de l’alimentation par exemple) se feront sans les femmes » témoigne Evelyne Nakache, puisqu’elles s’autocensurent et sont poussées dès l’enfance à se diriger plutôt vers les métiers du care. Une société faite par les hommes et toujours pour les hommes ? On dirait bien si l’on en croit le fait que « dans 87 familles de métier, les femmes ne sont présentes que dans 12 ». Une sous-représentation des femmes dans les sciences – et dans la plupart des métiers valorisés et valorisant – qui pourrait être résolue par une promotion de ces métiers dès le plus jeune âge, notamment par les jouets. 

Certains jouets pourraient à l’avenir être  étiquetés d’un label « sciences, technologie, ingénierie et maths » pour mobiliser et responsabiliser les enfants dès le plus jeune âge sur les questions environnementales, énergétiques et sur les changements climatiques à venir. Les confronter dès l’enfance à ces métiers d’avenir, qui ont un rôle à jouer dans nos sociétés, est un enjeu de taille. Aujourd’hui, bons nombres d’intellectuel·les et de spécialistes estiment que les choix d’études ou de métiers des jeunes ne peuvent plus être simplement basés sur des décisions individuelles ou portées par des envies subjectives mais bien des décisions collectives censées répondre aux grands défis de notre époque, comme les changements climatiques ou les épidémies. 

Sensibiliser et former aux stéréotypes 

Les années précédentes, les associations partenaires de la charte avaient élaboré un guide de bonnes pratiques où étaient préconisés les bons gestes à adopter en vue d’un « marketing éthique » sans stéréotypes (des boîtes de jouets neutres, sans catégorisations ni étiquetages genrés, ou simplement un jouet où sont présents fille et garçon sur la boîte). Une vidéo ayant pour but de former les vendeureuses a été créée et relayée pour leur apprendre à mieux questionner les familles sur les goûts de l’enfant, le but de l’achat, plutôt que sur son genre mais aussi pour sensibiliser sur les questions d’égalité et de stéréotypes. 

Pour 2022, les associations partenaires continueront de former encore plus de vendeureuses aux biais de genre. En plus, la mise en place d’un prix récompensant les meilleur·es élèves en matière de lutte contre les stéréotypes dans les jouets sera organisée annuellement pour valoriser et promouvoir des initiatives positives de la part des acteurices et fabricantes du jouet.

Cette initiation aux stéréotypes de genre et à leurs conséquences doit également parvenir aux parents et aux professionnel·les de l’enfance, puisque la famille et l’école sont les premiers lieux de sociabilité de l’enfant. La ludothécaire Cécile Mazouré témoigne d’un besoin de « former les gens autour des enfants : animateurs, enseignants, personnels de crèche. Ils ont un rôle de pédagogue ». De nombreuses associations de la petite enfance, partenaires de la charte, tentent depuis plusieurs années de communiquer sur les stéréotypes et le sexisme diffusés dès les premiers âges de la vie. Cette année, l’association Elles Bougent va notamment déployer pour les écoles primaires « un kit prêt à utiliser pour déconstruire les stéréotypes ». Concernant les familles, et surtout les parents et grands-parents, des évolutions sont constatées un peu partout quant aux choix de jouets pour Noël. Marion, spécialiste du marketing sexiste, estime elle qu’il faut sensibiliser encore plus les familles mais surtout « leur proposer des alternatives pour remplacer les segmentations genrées ». 

Aujourd’hui, une nouvelle campagne de sensibilisation aux stéréotypes dans les jouets sur les réseaux sociaux est lancée par l’association Pépite Sexiste, en collaboration avec Potiches. L’étape suivante sera la promotion de jouets plus représentatifs des cultures et des populations, pour mettre fin aux stéréotypes sexistes mais aussi racistes qui donnent comme seuls modèles aux enfants des images réductrices et uniformisées.

Stella Roca
Étudiante en Lettres Modernes à la Sorbonne après avoir obtenue une première licence de sciences humaines, je travaille actuellement à devenir la prochaine Elise Lucet. Alors que plusieurs expériences dans le journalisme ont confirmé ma passion de l'écriture, le féminisme reste l'un des sujets sur lequel j'aime le plus écrire. Militante et engagée depuis plusieurs années pour les droits des femmes, j'aspire à devenir un jour ''gender editor''.

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