#NotAllMenReally : quand les hommes refusent de faire face

Depuis plusieurs semaines, des centaines témoignages de violences sexistes et sexuelles s’accumulent sous le hashtag #notallmenreally. Preuve que la parole a encore besoin d’être libérée. Le collectif @notallmen.really, Anaïs Bourdet (Mauvaise Compagnie, Paye ta Shnek) et le collectif @iamallmen ont répondu à nos questions.

Lorsque j’ai écrit mon témoignage “Not all men, vraiment ?” il y a plus d’un an, je me rappelle l’avoir trouvé tristement banal. Banal parce que j’aurais pu remplacer mon nom par celui de n’importe quelle personne sexisée sans tomber trop loin de la réalité de son expérience. 

Une impression confirmée fin juillet 2021, avec la nouvelle vague de témoignages de violences sexistes et sexuelles (VSS) qui voit le jour sous ce hashtag : #notallmenreally. Passée l’émotion de voir la parole des victimes une nouvelle fois libérée, des questions se posent. 10 ans après Me too, que nous dit cette nouvelle vague de libération de la parole sur l’avancement de la lutte contre les VSS ?

Pas tous les hommes, vraiment ?

Ce juillet, Sabrina, plus connue sous le nom d’Olympereve, repartage son témoignage écrit un an plus tôt. Un témoignage dans lequel elle dresse la liste, non-exhaustive, de toutes les VSS que des hommes lui ont fait subir au cours de sa vie. Le 23 juillet, Aliona, créatrice du compte @_laprediction, publie elle aussi son témoignage.

Rapidement, elles sont submergées de témoignages de personnes sexisées qui, elles aussi, veulent partager leur histoire. Avec Capucine (@ovairestherainbow), elles créent alors un compte Instagram dédié, logiquement intitulé @notallmen.really. Elles sont vite rejointes par Alice, Cassandra, Emelyse, Elo, Jade, Julie, Leïla, Lili et Nirina pour gérer le compte.

Aujourd’hui, 6 semaines après sa création, le compte Instagram a partagé plus de 400 témoignages et recense plus de 20 000 abonné·es. 400 témoignages, et encore des centaines à publier, d’après les administratrices du compte : “On a récolté environ 700 témoignages depuis la création du compte. Ce chiffre continue d’augmenter quotidiennement, par flux plus ou moins régulier mais il n’y a jamais d’interruption…”

Des centaines de témoignages donc, dans lesquels chaque personne détaille les agressions subies par des hommes. Plusieurs hommes. Et c’est bien le noeud du problème : dans la vie d’une personne perçue comme femme, de nombreux hommes vont harceler, agresser, insulter, rabaisser, violer. Et ça commence très tôt, parfois dès l’âge de 4 ans : “Les témoignages commencent pour beaucoup extrêmement jeunes, et c’est toujours glaçant.”

Et aux côtés de ces hommes auteurs de violences, les hommes spectateurs. Ces hommes “au courant”, proches des agresseurs qui préfèrent détourner le regard ou balayer les accusations d’un revers de la main.

Grâce à #NotallmenReally, la masse, même numérique, de nos récits accumulés fait preuve. Quand on réalise que poser sa vie de façon chronologique, sans fioriture, ni politesse est d’une telle violence, on réalise que cette violence est institutionnalisée, intentionnellement ou par mépris.

Les administratrices constatent le même raisonnement côté victime : “Le mot “chanceuse” revient également très souvent. Les victimes s’estiment chanceuses car ce qu’elles ont vécu « n’est pas si terrible comparé à d’autres » , alors même que toutes les expériences sont terriblement violentes.” Il y aurait une échelle de la gravité, et c’est bien cette échelle imaginaire qui fait hurler les détracteurs qui rabâchent que “tous les hommes ne sont pas des violeurs”. Sans relâche, comme pour réduire une fois de plus les victimes au silence.

Capture d’écran du compte Instagram notallmen.really
Capture d’écran du compte Instagram @notallmen.really, prise le 5 septembre 2021

Ne leur en déplaise, cette fois la voix des victimes ne s’essouffle pas, gravée dans le marbre numérique : “Grâce à #NotallmenReally, la masse, même numérique, de nos récits accumulés fait preuve. Quand on réalise que poser sa vie de façon chronologique, sans fioriture, ni politesse est d’une telle violence, on réalise que cette violence est institutionnalisée, intentionnellement ou par mépris.” La détermination à faire entendre ce message, c’est ce qui anime le collectif @notallmen.really : “Nous sommes déterminées à poursuivre notre mission qui consiste à relayer les témoignages des victimes. C’est notre engagement, notre priorité. Nous espérons que ce faisant, par cette libération de la parole nécessaire depuis longtemps, la société arrête de fermer les yeux et confronte enfin la réalité.

C’est cette même détermination à se faire entendre qui a animé les mouvements #Metoo, #balancetonporc, #metooinceste, #metoogay, et qui a poussé à poser la question “comment faire pour que les hommes arrêtent de violer ?”.

Comment faire pour que les hommes arrêtent de harceler, agresser, rabaisser, maltraiter, violer, tuer ?

En parcourant les 400 témoignages publiés, il est impossible d’ignorer leur point commun : 100% des auteurs des faits rapportés sont des hommes. Pas un seul homme qui récidive à l’infini, pas des hommes malades, pas des connards, pas des mal élevés. Des hommes, potentiellement tous. Et c’est tout ce que le hashtag veut dire. Alors, en 10 ans de témoignages, où en est-on de la prise de conscience côté agresseur ?

En créant Paye ta Shnek en 2012, Anaïs Bourdet a initié le premier gros mouvement de libération de la parole sur les VSS perpétrées par des hommes, dans l’espace public français. Deux ans après l’arrêt de la page, elle analyse cette nouvelle vague de témoignages comme étant à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle : “C’est toujours une bonne nouvelle quand plein de victimes se mettent à parler et se soutiennent. Mais c’en est aussi une mauvaise quand après 10 ans de recueil de témoignages on en est encore à témoigner et que ça ne bouge rien. Ça bouge les mentalités des victimes, pas celles des agresseurs.

Et c’est bien là le fond du problème : que font les hommes ? Avec #notallmenreally, une nouveauté non négligeable : les agresseurs sont nommés. Les hommes. Pour Anaïs, c’est crucial : “Depuis des années, tout est très passif au niveau des agresseurs. Dans les médias on parle toujours de la victime, c’est elle qui meurt mais ce n’est pas un homme qui la tue. […] On ne chiffre pas le nombre de coupables, alors qu’on chiffre le nombre de victimes.”

Changer notre langage en profondeur “pour que les hommes se sentent concernés”, c’est ce que propose Anaïs. Est-ce que ça fonctionne ? Il semblerait que certains hommes aient sauté le pas, prêts à devenir alliés, mais comment ? Quelle est leur place dans la lutte contre les VSS ?

#NotAllMenReally : que font les hommes ?

Pour les créatrices de @notallmen.really, “il est important qu’une prise de conscience générale secoue enfin chacun·e d’entre nous : les hommes cis en particulier doivent reconnaitre et prendre leurs responsabilités pour pouvoir avancer sur la question des Violences Sexistes et Sexuelles.” Le rôle des hommes cis est clair : “Ne pas venir piétiner les victimes en commentaire, arrêter de vouloir se justifier ou se dédouaner […] Parfois il faut que nous admettions que nous ne pouvons pas comprendre quelque chose par notre prisme. C’est la définition d’un allié, quelqu’un qui se bat à tes côtés, pas à ta place. En résumé : faire preuve de respect en apprenant à reconnaître leur place.

On pourra être aussi déconstruites qu’on le veut : tant que les hommes continueront d’être violents, on aura un problème.

Pour Anaïs, si les luttes doivent appartenir aux personnes sexisées, les hommes cis “doivent se créer une place quelque part. Nous, on pourra être aussi déconstruites qu’on le veut : tant que les hommes continueront d’être violents, on aura un problème.” 

Après la création de @notallmen.really, Sabrina a été contactée par plusieurs hommes “pour trouver un rôle actif à donner aux hommes alliés”. La promesse est alléchante : faire prendre leur responsabilité aux hommes cis, nommer leurs actes, les déconstruire et relever la charge d’éducation des personnes sexisées. Après quelques jours, une équipe composée de 8 hommes cis et 6 femmes est créée pour lancer @iamallmen. Équipe que j’ai rejointe pour deux raisons :

  • La curiosité : je voulais voir, de l’intérieur, si et comment les hommes s’organisent pour lutter contre le patriarcat
  • La méfiance : je ne suis pas à l’aise avec le fait de laisser des hommes cis, donc auteurs de VSS, traiter de témoignages de VSS

Au départ, le groupe semble motivé, l’objectif du compte est partagé par toustes : “Couper court à l’idée du »Not all men » car dans un système patriarcal, chaque homme même s’il n’est pas agresseur participe d’une façon ou d’une autre à entretenir la culture du viol et les VSS”, explique l’un des administrateurs de la page. 

Les rôles sont assez clairs : les hommes cis sont là pour gérer le compte, produire les contenus, recueillir les témoignages… Bref : ils sont là pour faire le taff. Les personnes sexisées viennent en soutien uniquement : pour “éviter l’effet Boys’ club” et surtout pour s’assurer “que les bons mots soient utilisés dans les témoignages, qu’il n’y ait pas de minimisation des faits, d’inversion de culpabilité ou de glorification…“ détaille Gaby, une des femmes du collectif. 

Les premiers tâtonnements quant à l’organisation passés, les premiers posts préparés et validés par les femmes : le compte est lancé le 3 août. 

Après plus d’un mois, force est de constater que la lutte contre les VSS ne semble définitivement pas intéresser les hommes, même les fameux alliés : plusieurs ont déserté le collectif (dont certains à l’initiative du projet), d’autres ne répondent plus, d’autres encore n’ont pas le temps. 
La charge du compte repose désormais sur deux personnes, dont une femme.
Quant aux témoignages, hormis ceux du collectif : un seul a été récolté. 1 contre plus de 700 du côté de @notallmen.really.

Concernant la place des hommes dans les luttes féministes, Vincent, administrateur de @iamallmen, avait vu juste : “On verra, au nombre de témoignages qu’on recevra sur @iamallmen, quelle place les hommes cis entendent prendre dans cette lutte ! Je ne suis pas très optimiste à court terme.

Le collectif @notallmen.really rapporte que moins de 16% des abonné·es à leur page sont des hommes. Sur le compte @iamallmen, s’adressant pourtant directement à eux, ils sont seulement 23%. On dit que les chiffres ne mentent pas et, dans ce cas, ils sont criants : la lutte contre les violences sexuelles et sexistes n’intéresse pas les hommes cis.

Comment se fait-il qu’après #Metoo, Paye ta shnek, #Balancetonporc, #metooinceste, après Harvey Weinstein, le César de Polanski, le gouvernement de la honte, La familia grande, les débats sans fin sur nos corps, trop couverts ou pas assez… Comment se fait-il que l’on doive encore justifier nos vécus ? Que l’on doive revivre nos épreuves, étaler nos traumas pour faire face au même déni, au même dédain et à la même haine ? La réponse est simple : parce que les hommes ne se sentent toujours pas concernés. Pas concernés par leurs propres actes, c’est fort.

Plus précisément, ils se sentent juste assez concernés pour protester, pour nous supplier de pas tous les mettre dans le même panier. Alors peut-être qu’à force de généralisation, ils se remettront enfin en question. Quoi qu’il en soit, ça ne nous empêchera pas d’avancer. Comme le dit Anaïs Bourdet, qu’ils le veuillent ou non : “Nos discours infusent”.

10 ans de témoignages : quel bilan ?

Parce que c’est le cas : le discours infuse et nous avançons ! On parle de culture du viol, de consentement, de harcèlement de rue, de violences sexistes et sexuelles, de féminicides. Des mots encore inconnus du grand public il y a quelques années. Nous avons appris à nommer les choses, à les reconnaître et c’est le premier pas pour déconstruire, lutter et améliorer. Anaïs rappelle : “Des médias comme Le Monde parlent de plus en plus souvent de féminicides. Maintenant, on ne rigole plus quand on dit le mot “patriarcat”. Même “harcèlement de rue”, le terme a fini par s’imposer.” Et ces changements ne sont pas le fait d’hommes cis.

Maintenant, on ne rigole plus quand on dit le mot “patriarcat”. Même “harcèlement de rue”, le terme a fini par s’imposer

Alors ces vagues de témoignages paraissent peut-être redondantes mais sont tout sauf inutiles. C’est ce qu’explique le collectif @notallmen.really : “Notre parole compte et DOIT compter. D’où ce ressac incessant des vagues, jusqu’à l’épuisement, jusqu’au tsunami qui frappera assez fort et ébranlera les fondations archaïques de notre société patriarcale.”

Pour cela, on peut compter sur le partage de connaissances, immensément plus fluide et plus facile qu’au début de Metoo, accélérant la déconstruction de toustes, comme le constate Anaïs : “Il y a 10 ans l’intersectionnalité, le pro-sexe… C’était hyper “underground” comme féminisme. Aujourd’hui il y a des projets connus et suivis qui sont assez radicaux. Tu peux commencer ta déconstruction avec des idées assez radicales. On va plus vite, plus loin : ce qui est une bonne nouvelle. Et tout ça c’est grâce à notre taff !

Partager ses connaissances, s’éduquer et se soutenir entre adelphes, c’est ce qu’observe @notallmen.really : “Dans l’ensemble on observe beaucoup de compassion et de soutien entre les adelphes”. Anaïs surenchérit : “On est tellement plus puissant·es individuellement et collectivement que les mecs cis qui ont toujours vécu dans le confort le plus total.” Et c’est ça qui fera avancer la vague.

S’il y a bien une chose que #Metoo, #Notallmenreally et les autres nous ont appris c’est que le changement viendra de nous, les personnes sexisées. Alors on continuera, témoignage après témoignage, vague après vague. De plus en plus en colère, de plus en plus radicales, face à un backlash de plus en plus virulent. On continuera à nommer les hommes, à les mettre face à leurs privilèges jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’autre choix que de les admettre, peu importe le temps que ça prendra.  Comme dirait Anaïs : “Heureusement que la route est belle parce que punaise, qu’est-ce qu’elle est longue !

Mathilde

Féministe depuis toujours je m'engage depuis plusieurs années dans des associations comme le Planning Familial ou le collectif des colleureuses de ma ville.
Quand je ne milite pas, j'aime boire des bières en terrasse, lire et rire très fort à mes propres blagues.

Dans la vie je suis cheffe de produit & UX designer. Chez Potiches ? Je suis chargée du développement du média avec Jade, la rédactrice en chef. De temps en temps, j'écris des papiers pour aborder des sujets de société qui me tiennent à cœur ou pour pousser un bon coup de gueule !

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