Instagram : des comptes féministes saisissent la Défenseure des droits

Le 3 février, cinq comptes féministes ont lancé un appel à saisir la Défenseure des droits, Claire Hédon. Cette saisine vise à dénoncer les discriminations dont les créatrices de ces comptes seraient victimes sur Instagram, en grande partie à cause de leurs engagements féministes. 

Les créatrices des comptes Instagram @olympereve, @mecreantes, @payetashnek/@mauvaisecie, @preparez_vous_pour_la_bagarre ainsi que l’autrice Pauline Harmange (@apauliner), ont décidé de saisir la Défenseure des droits pour dénoncer le traitement réservé par le réseau social Instagram à leur encontre. Suppression de posts, de stories, shadowban* et autres mesures, sont le lot quotidien de ces créatrices. Le motif ? Tenir des propos qui dérangent, des propos engagés, dénoncer les agissements sexistes des hommes… Ce qui est souvent reproché à ces militantes, c’est de généraliser les faits, de parler « des hommes » et non de « certains hommes ». L’utilisation du hashtag #menaretrash,  par exemple, entraîne systématiquement la suppression de la publication qui l’accompagne. Ou bien encore dernièrement, la question « Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ? » a fait l’objet de suppressions massives.

« Pourquoi aujourd’hui ? », c’est la question que nous avons posée à @olympereve et Pauline Harmange. Sabrina Erin Gin (alias @olympereve) nous raconte : « En décembre 2020, ça a commencé à vraiment me démanger, on a commencé à en parler sérieusement à ce moment-là. Et à partir du fameux backlash d’Instagram sur « Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer? », on a mis un petit coup d’accélérateur à notre démarche. » Après des échanges avec @olympereve, l’autrice du livre Moi, les hommes je les déteste, Pauline Harmange, a décidé de rejoindre le mouvement. « J’avais été choquée de voir que des personnes qui parlaient de mon livre sur Instagram voyaient leurs publications sauter à cause du titre, mais qu’en parallèle, à chaque fois que je fais des signalements pour harcèlement ou pour contenu misogyne ou raciste, etc., ça n’aboutit jamais à rien. » Elle tient cependant à préciser : « Ce qui m’a surtout motivée à rejoindre cette initiative, c’est une question de principe. Je ne me sens pas muselée, censurée. J’ai fort conscience que mon propos est largement accessible à tous. Mais je suis très énervée pour le travail des autres, des personnes qui ont voulu parler de mon livre et qui ne peuvent pas le faire et, du coup, qui sont dans des postures très compliquées à gérer. Je me suis dit que, comme j’avais un peu de temps et une certaine notoriété, me joindre à cette action pouvait aider à arriver peut-être à quelque chose plus vite. […] Dans une démarche de sororité en fait. »  

Les créatrices tentent tous les jours d’envoyer des messages à Instagram afin de dénoncer le traitement discriminatoire qui, selon elles, leur est réservé. « C’est vraiment un mur que l’on a en face. Et surtout c’est assez cruel car la façon dont Instagram fonctionne fait qu’on n’a pas vraiment de possibilités de les poursuivre en justice via le droit français. Cela rentre dans le droit américain car Instagram est une compagnie américaine. » Saisir la Défenseure des droits permettrait de pouvoir par la suite porter plainte contre le réseau social. « C’est pour ces raisons que l’on passe par la Défenseure des droits : d’abord pour les moyens d’enquête ; ensuite pour la résonance politique ; mais aussi pour que la plainte ne soit pas classée sans suite, ce qui est souvent le cas des plaintes concernant les violences faites aux femmes. Les procureurs ne s’inquiètent en général pas de la cybercriminalité si elle ne concerne pas le terrorisme. », nous explique Sabrina Erin Gin. Si Claire Hédon donne une suite positive à cette saisine, il serait alors possible de récolter des preuves de ce qu’avancent les créatrices et, ainsi, de poursuivre Instagram jusqu’au tribunal avec une chance d’obtenir gain de cause. La saisine a été déposée en ligne, individuellement, d’abord par les cinq personnes à l’origine du mouvement. Elles incitent en parallèle les utilisatrices et utilisateurs victimes de discriminations à faire de même, afin que l’action ait une ampleur plus importante. Il s’agirait de montrer par le nombre que le problème est global et ne concerne pas seulement quelques militantes. À l’heure où nous écrivons, une centaine de personnes ont téléchargé le template,  qui contient le mode d’emploi pour saisir la Défenseure des droits. D’après @olympereve, cette saisine « s’adresse à un contenu politique et peu importe ce contenu : t’es noir·e, t’es gros·se, t’es une personne trans… peu importe ! À partir du moment où tu as un contenu politique et où tu subis une discrimination de la part d’Instagram, le template fonctionne. » 

Pauline Harmange ajoute : « On s’est demandé comment on pouvait faire pour que, justement, ce ne soit pas une énième action menée par des personnes qu’on entend toujours : des femmes blanches, privilégiées, etc. C’est l’expertise d’@olympreve qui nous a permis de faire en sorte que chacun et chacune puisse se saisir de l’action avec ses propres discriminations, son propre vécu. Il y a plusieurs personnes concernées par la censure de travail artistique ou de propos lgbtphobes qui ont déjà fait la saisine. »

Un dossier détaillé contenant des preuves de cyberharcèlement

Dans le dossier constitué par les créatrices pour accompagner la saisine, et que Meufer a eu l’occasion de consulter, il est possible de lire des dizaines de messages et commentaires haineux, insultants et menaçants qui leur ont été adressés. Quelques extraits de messages reçus par les créatrices : « Tu donnes ton pathétique avis et tu bloques les commentaires ?! Tu penses être crédible ?! » ; « C’est justement parce qu’on n’est pas fragile qu’on est pas d’accord avec le menaretrash grosse conne » ; « Mdrrrrrrrrrr ah ouai toi t’es la meilleur connasse que j’ai jamais vu ». Le dossier comporte également des extraits de stories relayant les posts des comptes concernés, tagués de commentaires appelant à la haine, au viol (TW) : « Thomas le train dans vos cul étroit comme une bouche de mineurs » ; « Je prie pour que Shrek viennent vous violer vos grand mort » ; « Prenner du popers les pute ». Ces attaques sont souvent déployées sous forme de « raids », c’est-à-dire que plusieurs utilisateurs viennent en même temps harceler une personne, autrement dit ils pratiquent du cyberharcèlement groupé. Les féministes, ou personnes engagées de manière générale, sont très régulièrement la cible de cette pratique. Pauline Harmange commente ainsi ce phénomène : « Je ne pense pas être victime de raids comme peuvent l’être @mécréantes, @olympereve etc. Je pense que je suis la cible d’hommes en colère de manière isolée qui lisent un article sur moi dans la presse et viennent ensuite m’insulter. Mais pas de manière systématique comme elles, qui ont une visibilité beaucoup plus importante. » 

Léane Alestra, derrière le compte @mecreantes, a en effet été victime de plusieurs raids lors du premier confinement. « On avait beaucoup de problèmes de cyberharcèlement, c’était extrêmement violent. Instagram faisait la sourde oreille. En plus, c’est quelque chose qui est vraiment compliqué à expliquer à son entourage, je pense qu’il faut le vivre pour le comprendre. » Les conséquences de ces attaques sont multiples pour les créatrices, notamment physiques et psychologiques. C’est ce que nous a détaillé Sabrina Erin Gin : « J’ai déjà eu une interruption totale de travail, ce qui permet de qualifier ce que j’ai vécu comme des violences, ce qui est un délit pénal. C’est de la nervosité, c’est du stress post-traumatique, c’est du désespoir, c’est de la tristesse… ça me rend énormément triste de me dire qu’ils sont tellement dans l’ignorance qu’ils se disent que je mérite de mourir, parce que je dis « tous les hommes». En plus, si tu es comme moi une victime de violences sexuelles, je trouve ça d’une violence monstrueuse. Je suis polytraumatisée… » En plus de recevoir des dizaines, voire des centaines, de messages haineux, elles voient le réseau social inactif face à leurs nombreux signalements. 

Quelle pourrait être la finalité de cette saisine ? « Ce que l‘on vise c’est une réponse politique. Il faut arrêter de donner des pouvoirs régaliens à des entreprises privées. La liberté d’expression et le débat d’intérêt public, ce n’est pas aux réseaux sociaux de décider ce que c’est. », nous répond @olympereve. Pointer du doigt ce qui ne fonctionne pas dans le réseau social afin d’y remédier. C’est également ce que souhaite Pauline Harmange : « Dans un monde idéal, Instagram serait transparent et répondrait à ces questions pressantes. J’adorerais aussi qu’on puisse travailler ensemble, avec tous les groupes concernés, sur des politiques de modération inclusives et vraiment positives. » L’autrice conclut notre échange en avouant que ces décisions ne seront probablement jamais prises et que la finalité de la saisine devrait être une plainte contre Instagram et un affrontement au tribunal.

Sollicité par Meufer, Instagram n’a pas donné suite. 


* Shadowban : (peut se traduire par « bannissement furtif ») il s’agit d’un blocage total ou partiel du compte d’un.e utilisateur.rice, ou du contenu qu’iel produit, de telle sorte qu’iel n’en ait pas conscience. Posts rendus invisibles ou moins visibles par sa communauté, mais toujours visibles par le ou la propriétaire du compte. Le but ? Espérer que l’absence de réactions à son contenu va finir par lasser l’utilisateur.rice et l’amener à adapter ses publications, les réduire, voire carrément quitter la communauté concernée. Sur Instagram, le shadowban amène également les utilisateur.rice.s à ne pas pouvoir accéder au compte en question en faisant une recherche partielle de son nom, mais doit alors le connaître entièrement pour accéder à son compte. 

Perrine Bontemps

Actuellement étudiante en journalisme, j’ai commencé par une licence de sociologie avant d’arrêter mes études pendant trois ans. J’ai expérimenté, découvert, appris, au travers d’un service civique, de voyages et de rencontres inattendues.

Aujourd’hui, je pense avoir trouvé ce que je veux vraiment : déconstruire la société pour mieux la réinventer et faire toujours plus de projets pour y parvenir.

Sinon je suis aussi végétarienne, toulousaine et en amour pour la musique et les chats.

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