France, port du voile et islamophobie : la parole aux concernées

Entre controverses, fake news ou idées reçues, on a décidé de donner la parole à Rachida, Houria, Fatima et Camélia, quatre femmes musulmanes ayant chacune une histoire avec le voile.

Depuis plus de 30 ans, le port du voile est au cœur des débats en France. Tout commence en octobre 1989, Leila, Fatima et Samira, collégiennes au collège Gabriel Havez à Creil, se voient interdire l’accès à leur établissement sur la demande du principal car “le voile islamique est une marque religieuse incompatible avec le bon fonctionnement d’un établissement scolaire”. La situation fait polémique et le sujet fait la Une des médias.

Du “signe ostentatoire” à la polémique du burkini : l’obsession française pour le voile

Quatorze ans après l’affaire du foulard, Jacques Chirac fait voter la loi sur le “voile islamique” le 15 mars 2004 : elle permet le port de symboles religieux discrets mais interdit les signes ou tenues “ostensibles” manifestant une appartenance religieuse.

En décembre 2008, Fatima, éducatrice de jeunes enfants exerçant les fonctions de directrice adjointe, est renvoyée pour faute grave d’une crèche des Yvelines, après avoir refusé de retirer son voile. Après avoir saisi les prud’hommes, son appel est rejeté.

La polémique continue en août 2016. Le burkini est interdit sur les plages de Cannes sur décision du maire de la ville, David Lisnard, même s’il laisse le visage découvert. Plusieurs femmes doivent s’acquitter d’amendes alors que le Conseil d’État estime que celles-ci portaient « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales ». Tout comme le burkini, le hijab de running par Décathlon provoque une nouvelle onde de choc médiatique en février 2019. Certains membres du gouvernement d’Édouard Philippe y voient une “rupture avec nos valeurs », d’autres, pointent du doigt « l’obsession française » pour le voile et l’Islam. Six jours après le début de la polémique, Décathlon décide de faire marche-arrière et renonce à commercialiser le hijab en question. 

Capture d'écran du hijab running vendu chez Décathlon
Publicité Décathlon pour le hijab de running, 2019

La même année, Julien Odoul, élu régional RN, prend la parole et interpelle la présidente socialiste de la région et demande “au nom de la laïcité” d’exiger qu’une accompagnatrice enlève son voile ou qu’elle quitte l’hémicycle. La vidéo est diffusée sur Twitter et est visionnée plus d’un million de fois en moins de 24h.

Le débat revient sur la table depuis le début de l’année avec le projet de loi anti-séparatisme où le mot “voile” a été prononcé 267 fois en 5 jours pendant les débats à l’Assemblée. 

« On rentre là dans une série d’amendements déposés par la droite qui ont pour volonté de prendre au mot le gouvernement. Ce n’est pas une loi pour le renforcement des principes républicains mais une loi contre le séparatisme dit islamiste. » Éric Coquerel, député France insoumise (LFI).

Ces événements sont ceux qui ont été le plus médiatisés en France et à l’étranger, mais il y en a bien d’autres. Le voile revient systématiquement au cœur des débats et semble être le seul visé par les polémiques sur le port de signes religieux ostensibles, quand il ne sert pas à masquer des débats plus profonds sur la place des musulman·es en France . Et le point commun de ces débats ? L’absence des femmes musulmanes dans les médias.

Lors de la rédaction de cet article, il m’a semblé indispensable de donner la parole aux premières concernées : les femmes musulmanes. Qu’elles portent le voile ou non, c’est à elles de participer aux débats, à elles d’obtenir un droit de réponse. 

Pour cela, j’ai eu la chance de pouvoir rassembler quatre témoignages : ceux de Houria 19 ans et Rachida 46 ans, musulmanes portant toutes les deux le voile, et ceux de Camélia 25 ans et Fatima 55 ans musulmanes ne portant pas le voile. Nous avons longuement discuté sur les diverses controverses et idées reçues autour du port du voile en France.

Le regard des femmes musulmanes sur le port du voile en France 

Cela fait maintenant 2 ans que Houria a décidé de porter le voile. En rentrant au lycée, elle avait une estime très basse d’elle-même. “Quand on rentre en seconde, on est pas encore bien construit et je n’avais pas du tout confiance en moi. J’aimais beaucoup m’apprêter et me maquiller, j’avais besoin qu’on me dise que j’étais belle.”

Pendant son année de seconde, elle a décidé de s’instruire sur sa religion, à l’école et également à la Mosquée. En apprenant de plus en plus, elle décide de porter le voile pendant le ramadan et apprécie de plus en plus l’image qu’elle renvoie.

Je me sentais vraiment bien. Je me disais ‘là tu es toi, tu es au naturel’. On ne m’a pas dit que j’étais belle ou pas belle et je ne me suis pas sentie mal. C’était vraiment une question de self love en fait.

Lorsqu’elle décide de l’annoncer à ses parents, ils refusent : “tu n’as pas encore fait tes études, tu n’as pas encore ton bac…”. Pour eux, ce foulard pourrait l’empêcher d’avoir un avenir à cause du regard et du jugement des autres. Malgré les avertissements de ses parents, Houria choisit de continuer à porter le voile. Elle a depuis commencé ses études supérieures dans le marketing.

Du côté de Rachida, elle décide de porter le voile à ses 20 ans par l’intermédiaire d’une amie convertie. Elle y réfléchissait depuis un moment mais n’osait pas passer le cap par peur d’être trop facilement jugée.

Elle a tout de même eu l’impression de régresser à un moment donné et de sacrifier son foulard pour entrer dans la vie active, où elle s’est vite rendue compte qu’elle allait devoir l’enlever beaucoup plus fréquemment. “J’ai eu l’impression de devoir sacrifier un peu de moi et de ma religion au détriment du regard des autres”.

Ce bout de tissu si convoité 

“La place de la femme musulmane voilée en France ? Elle est étouffée. On ne nous laisse pas notre liberté d’être nous même”, explique Rachida,

On est vue comme si on avait pas du tout de cerveau des fois. On est seulement des femmes soumises par des hommes alors que c’est un choix personnel et que j’y tiens.

A force de devoir jongler entre les moments où elle met ou enlève son foulard, Rachida se sent amputée d’une partie de son identité. “C’est comme si je me déshabillais devant tout le monde donc maintenant je mets un chapeau. C’est une charge mentale en plus.” 

Rachida, Houria, Fatima et Camélia s’entendent toutes à dire que le port du voile en France est aujourd’hui très largement critiqué, surtout dans les médias.

Lorsque Rachida a emménagé en dehors d’une “grande” ville, Sartrouville, elle a eu du mal à trouver sa place et a dû faire appel au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) à plusieurs reprises. Elle a toujours participé à la vie scolaire de ses enfants et leur nouvelle école refusait qu’elle les accompagne en sortie alors que la loi ne l’interdit pas. Elle était une des premières femmes voilées dans son village et a toujours eu du mal à se sentir à sa place.

Houria, quant à elle, ressent beaucoup le regard des personnes non musulmanes sur son voile mais assure qu’il n’est pas forcément malveillant.

Quand je vais dans une petite ville, les personnes ont tendance à plus me regarder mais je sens qu’ils ont souvent peur. Et il y a aussi beaucoup de bienveillance parfois. Mais je trouve surtout que beaucoup de personnes ont leur mot à dire alors qu’ils ne connaissent pas ma religion.

Les injustices, elles en ont toutes les quatre subit que ce soit à cause de leurs origines ou de leur voile. En partant des allusions sexuelles sur ce que le voile pourrait “cacher”, des remarques racistes de la part de professeur·es, en allant jusqu’à l’interdiction d’aller dans certains endroits voilées, des amalgames infondés… Elles ont toutes une histoire à raconter, une histoire qui témoigne qu’une partie de la population française ne se sent toujours pas acceptée dans notre société.

Selon Houria, “Quand tu es d’origine arabe on ne manque pas de te le rappeler. Quand, en plus de ça, tu n’as pas un prénom et un nom français, et que tu rajoutes un foulard qui est trop souvent pointé du doigt… Tu pars défaitiste dans la vie.”

Rachida ajoute, “Des fois, on vient me voir en pensant que je ne comprends pas le français. Je suis née en France et on me fait toujours comprendre que je suis quelqu’un avec une origine. On voudrait être plus discrètes mais on l’est moins avec le voile.

La laïcité en France


Sur le site du gouvernement, la laïcité est définie en ces termes : “La laïcité garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs croyances ou convictions. Elle assure aussi bien le droit d’avoir ou de ne pas avoir de religion, d’en changer ou de ne plus en avoir. Elle garantit le libre exercice des cultes et la liberté de religion (…)

Pour Houria “La laïcité, c’est l’acceptation de tous, de toutes les religions et de toutes les cultures. Alors que le laïcisme c’est imposer une religion qui est la laïcité à tout le monde. On est censé accepter les religions de tout le monde.”

Selon Camélia et Fatima, la perception de la laïcité par l’État français n’est pas juste et les freine dans leur spiritualité et pratique de leur religion. Lors d’un voyage en Angleterre l’année dernière, Fatima a constaté qu’il “n’y avait pas ce clivage, cette volonté que tout le monde se ressemble. En France, pour entrer dans le cadre, il faudrait être habillée d’une certaine façon et il est là le danger.”

Le rôle des médias


Les musulman·es sont pointé·es du doigt. Partout. Et on le voit. Ce n’est pas étonnant qu’aucune d’entre elles ne se sente soutenue par les médias populaires. Pour Houria,

Les médias voient la femme musulmane comme une soumise, et jamais une femme voilée intellectuelle, qui est engagée et ambitieuse. On est autre chose que ça.

“Des fois j’ai l’impression qu’il s’agit d’un faux débat et que l’on cherche à pointer du doigt quelque chose pour cacher d’autres problèmes,” analyse Rachida, “Et en plus de ça, on est les premiers absents quand il s’agit de parler de notre religion.”

Une du Parisien "pourquoi le voile divise toujours"

Effectivement, presque rien n’est plus controversé en France aujourd’hui que le port du voile. La preuve en est des multiples débats organisés autour du port du voile et de ce qu’il représente. Pourtant, que ce soit dans les journaux ou sur les plateaux de télévision, il est rare de voir les personnes concernées prendre la parole sur ce débat sans fin.

Selon Houria, il est de plus en plus important d’utiliser les technologies récentes pour véhiculer des messages bienveillants : “Aujourd’hui, on a à disposition des outils formidables mais on ne sait pas s’en servir. On a la capacité de donner la parole à tout le monde alors pourquoi ne le fait-on pas ? On devrait aider les jeunes à s’épanouir, à s’éduquer par eux-mêmes, à se construire un esprit critique, à trouver des solutions, à aider les gens à s’accepter… On perd notre temps à avoir des débats peu utiles qui ne font rien avancer.”

Quelle évolution depuis 30 ans ?


Pour Fatima, les enjeux sont différents d’une époque à l’autre. Lorsqu’elle était jeune, ses parents souhaitaient plus que jamais qu’elle s’intègre quitte à perdre un peu de sa culture maghrébine et seulement ses grand-mères portaient le voile. Alors que pour la génération de Camélia, sa fille, les jeunes d’aujourd’hui ne trouvent pas leur place et donc souhaitent encore plus exprimer leur origine : “La religion musulmane est tellement pointée du doigt et est montrée comme étant la cause de certains mal-êtres en France qu’aujourd’hui les jeunes souhaitent de plus en plus montrer leur religion.”

Du côté de Rachida, elle a noté une évolution sur le regard des personnes non musulmanes sur le voile : “Une évolution, oui, il y en a eu mais dans les deux sens. Depuis les attentats, beaucoup de personnes ont pris peur. Mais ce qu’on oublie de mentionner, notamment dans les médias, c’est qu’il y a eu beaucoup de reconversions, énormément de personnes qui se sont intéressées à l’Islam et au Coran.”

Les clichés sur le voile


La soumission, porter un voile comme synonyme de “privation de liberté”, est un cliché qui revient le plus souvent. Encore une fois, c’est une image largement critiquée. “Mais qu’est-ce qui est plus libre que de choisir sa tenue ? Si tu n’es pas censé·e t’habiller comme tu le souhaites, qui est-ce qui soumet ? En plus de ces clichés, nous vivons dans une société hyper sexualisée où les personnes ne comprennent pas qu’une femme veuille se cacher, ne pas montrer son corps.”, s’exclame Houria.

Dans leur entourage, Rachida, Houria, Fatima et Camélia ne connaissent pas une seule femme forcée à porter le voile. Il s’agit tout simplement d’un chemin religieux, chacune à la recherche de sa spiritualité personnelle, où la femme suit son chemin et choisit d’elle-même si elle souhaite porter le voile ou non.

J’admire ces femmes, voilées ou non. 

Elles portent tous les jours un foulard qui est bien trop jugé par la société française et se voient priver de multiples libertés : aller à la piscine, accompagner ses enfants en sortie scolaire, avoir du matériel adéquat pour faire du sport, étudier…

Ce sont des femmes courageuses qui font face aux critiques et aux regards des autres tous les jours, et qui ont toutes une belle histoire à raconter. Alors qu’elles ne demandent qu’une chose : pratiquer leur religion sereinement. 

Aujourd’hui, plus que jamais, il est important de défendre les droits des femmes musulmanes afin de leur garantir les mêmes qu’à tous·tes.

Camille Gatti

Militante depuis plus de deux ans dans la lutte féministe, je m’occupe avec Léanne de la communication de Potiches. Notre mission ? Être des cheffe d’orchestres qui appliquent et coordonnent tout ce qui est relié de près et de loin à l’image du média.
Je prête aussi quelque fois ma plume à Potiches pour la rédaction d’articles sur des sujets qui me tiennent à cœur.

À côté de ça, je travaille à Londres dans un domaine qui me passionne depuis toujours : le digital.

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