Neuf ans après le triple féminicide à Paris, des milliers de Kurdes dans la rue demandent justice

Alors que déjà trois féminicides ont eu lieu en 2022, le meurtre de trois militantes kurdes attend toujours d’être jugé. Samedi, des milliers de drapeaux violets ont défilé dans les rues de la capitale en mémoire des jeunes femmes. Neuf ans exactement après leur assassinat.

Le cœur lourd et fatiguées d’être en deuil, 5 000 personnes (3 000 selon l’AFP) se sont données rendez-vous samedi 8 janvier, à midi, au 147 rue La Fayette dans le Xème arrondissement de Paris. Là où, en 2013, trois femmes kurdes, Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez, ont été tuées par balles. 

Neuf ans plus tard, pas de procès malgré un responsable bien identifié selon les familles des victimes : le gouvernement d’Ankara. Un crime d’Etat dont la confidentialité de certains documents bloque toujours l’enquête. Le Mouvement des Femmes Kurdes de France et le Conseil Démocratique Kurde de France (CDK-F) organisent cette marche, comme tous les ans, pour honorer la mémoire des victimes et demander justice.

À l’adresse des lieux du crime, le cortège démarre. Berivan-Lorraine Firat, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F), grimpe à l’arrière d’une camionnette, empoigne le micro et crie les noms des trois femmes : “Sakine Cansiz, Fidan Dogan, Leyla Saylemez…” 

Berivan-Lorraine Firat, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F), scande les noms des trois femmes tuées en 2013.
Berivan-Lorraine Firat, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F), scande les noms des trois femmes tuées en 2013. Photo : Sarah Spitz

Pour comprendre ce cri du cœur, il faut reprendre le fil de cette affaire qui a tout du scénario d’un film d’espionnage. 

Un triple féminicide sanglant

Dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013, trois corps sont découverts dans un appartement au 147 rue La Fayette, à deux pas de la Gare du Nord.

Il s’agit de trois militantes kurdes. Sakine Cansiz est très connue : elle a co-fondé le PKK, le Parti des Travailleurs Kurdes. Une organisation politique qui s’oppose au gouvernement turc, considérée comme terroriste par la Turquie mais aussi l’UE pour son usage de la violence. Le PKK organise aussi des réseaux d’entraide et des canaux pour diffuser ses idéaux féministes et communistes. En 1979, Sakine a été emprisonnée et torturée en Turquie, avant que la France lui accorde l’asile politique. Figure de proue du mouvement, elle est admirée et respectée de tous·tes.

Fidan Dogan, 30 ans, travaille à Bruxelles, elle est responsable du Centre d’Information du Kurdistan et chargée de communication politique pour le PKK. Funda, une amie proche de Fidan, se souvient : “Elle était toujours bien habillée, avec des talons hauts. Parfois encore aujourd’hui, quand j’entends le claquement des talons sur le sol, je me dis que c’est elle”.  

Leyla Saylemez est une jeune recrue du mouvement de jeunesse du PKK, elle vient de fêter ses 24 ans. Elle est arrivée en France après avoir terminé ses études en Allemagne où sa famille s’était réfugiée depuis ses 8 ans.

Chacune a reçu trois balles dans la tête. Fidan, une balle supplémentaire dans la bouche.

Le flyer de la manifestation organisée samedi 8 janvier 2022 à Paris, avec les visages des trois femmes tuées.
Le flyer de la manifestation organisée samedi 8 janvier 2022 à Paris, avec les visages des trois femmes tuées.

Ce samedi après-midi, des gouttes de pluie glissent sur les trois visages imprimés sur les banderoles qui avancent vers la place de la République. Elles incarnent ce que le gouvernement turc combat : une culture kurde propre, axée sur le féminisme, qui rejette l’islamisme et le nationalisme turc.

Les trois femmes incarnent ce que le gouvernement turc combat : une culture kurde propre, axée sur le féminisme, qui rejette l’islamisme et le nationalisme turc.
Les trois femmes incarnent ce que le gouvernement turc combat : une culture kurde propre, axée sur le féminisme, qui rejette l’islamisme et le nationalisme turc. Photo : Sarah Spitz

Immédiatement après la découverte des corps, la communauté kurde soupçonne un homme, dont certain·es se méfiaient déjà. Il s’appelle Ömer Güney. Il s’est rapproché de la communauté kurde, cherchant ses origines malgré sa famille réticente. Il parle bien  français et possède une voiture : très serviable, il se rend vite indispensable. C’est la dernière personne à avoir vu Sakine vivante. 

Les premiers éléments de l’enquête ne tardent pas à confirmer ces soupçons : ses déclarations à la police se révèlent fausses, il a fait plusieurs allers-retours en Turquie juste avant le triple meurtre, et il aurait fait partie des Loups gris, une milice turque d’extrême-droite animée par une haine contre les Kurdes.

Puis, des documents fuitent.

Crimes d’Etat

Dans un enregistrement diffusé sur Youtube, une voix, quasi certainement celle d’Ömer Güney d’après la police scientifique, scénarise les meurtres de plusieurs responsables du PKK. Dans une note d’information du MIT, les services secrets turcs mentionnent, avec les noms de code “Le Légionnaire” et “La Source”, l’intention d’assassiner Sakine. Au même moment, alors qu’Ömer Güney est détenu à la maison d’arrêt de Fresnes dans l’attente du procès, un plan d’évasion à destination du MIT est aussi rendu public. 

Mais cela n’aura servi à rien. Ömer, atteint d’une tumeur au cerveau, décède en décembre 2016. Un mois avant l’ouverture de son procès en cour d’assises.

Le parquet, dans son réquisitoire, confirme l’implication d’agents du MIT. Le service est sous la responsabilité d’un proche de Recep Tayyip Erdogan, président turc. Tout est dit, mais rien ne se passe. Boulevard de Magenta, la foule scande : “Assassin Erdogan”.

En neuf ans, le mouvement gagne en audience. Des organisations féministes, des partis politiques, des syndicats de travailleurs, des syndicats étudiants nous ont rejoints

Il faudra attendre 2019 pour que le parquet ouvre une nouvelle information judiciaire. D’autres tentatives d’assassinat, probablement commanditées par le MIT, ont été détectées, notamment en Belgique. Problème : des documents importants sont classés secret défense par l’Etat français. 

C’est la levée de ce secret défense que les manifestant·es réclament aujourd’hui auprès de Matignon et du Président de la République. Vers 14h30, le cortège arrive place de la République, où une estrade est installée. “Nous voulons que la vérité soit dite, et que  justice soit faite” clame Suzy Rojtman, porte-parole du Collectif national pour les droits des femmes. 

Le cortège arrive sur la Place de la République à Paris
Le cortège arrive sur la Place de la République à Paris. Photo : Sarah Spitz

Sylvie Jan, présidente de l’association France-Kurdistan, “née en riposte à ce triple assassinat”, est pleine d’espoir derrière ses lunettes bleues embuées par la pluie. “Neuf ans, c’est une éternité… soupire-t-elle. Et en même temps, en neuf ans, le mouvement gagne en audience. Des organisations féministes, des partis politiques, des syndicats de travailleurs, des syndicats étudiants nous ont rejoints. » En 2017 a été lancée la première édition d’un festival dédié à la mémoire de Fidan et de ses deux camarades.

Plusieurs figures politiques sont présentes. Ian Brossat (PCF), muni de son écharpe d’élu, s’exprime pour un média télé kurde. Sous une capuche et derrière un masque, on entrevoit le visage de Julien Bayou (EELV). La sénatrice Laurence Cohen (PCF) se protège de la pluie, en attendant de monter sur scène. Jean-Luc Mélenchon devait donner un discours, mais a quitté la place pour une affaire urgente.

Sylvie Jan sourit, les politicien·nes sont plus visibles les années d’élection présidentielle. Mais qu’importe. Elle se souvient d’un autre féminicide, celui de la sud-africaine Dulcie September. Militante anti-apartheid, elle a été assassinée en 1988, rue des Petites Ecuries, dans le Xème arrondissement. A moins d’un kilomètre du 147 rue Lafayette. Une “affaire étouffée à l’époque. Cette fois, ce n’est pas le cas, le triple féminicide est reconnu crime d’Etat. Et puis le mouvement des femmes kurdes du 9 janvier, sous la pluie, sous la neige, il se mobilise. L’exigence de justice est devenue un mouvement de résistance”.

On a presque perdu confiance les uns en les autres

Après des heures sous la pluie, les manifestant·es se retrouvent au chaud dans les alentours de la place de la République. Certains prennent un café près de la place, d’autres vont boire un thé turc au siège des associations, d’autres encore vont manger des peymaçun (petite pizza turque) dans les restaurants de Strasbourg-Saint-Denis, pendant que les parapluies sèchent.

La communauté de 250 000 Kurdes en France (estimation de France-Kurdistan) reste profondément marquée par cette affaire. Eylem, une cousine éloignée de Fidan qui était dans le cortège, constate : “ça a créé une paranoïa sociale parmi la communauté kurde à Paris. Paranoïa tournée vers l’extérieur, mais à l’intérieur de la communauté aussi. On a presque perdu confiance les uns en les autres.” Mais la manifestation fait partie de l’ADN de la communauté kurde. Eylem, en turc, signifie “action”.

Une jeune manifestante tient un sifflet aux couleurs du drapeau kurde
Une jeune manifestante tient un sifflet aux couleurs du drapeau kurde. Photo : Sarah Spitz

C’est une communauté meurtrie, traumatisée, mais déterminée, et toujours féministe qui s’est réunie samedi. Cette année, les manifestants étaient majoritairement des hommes. Certains sont venus en famille. Comme pour mieux ancrer le féminisme dans leurs gènes. 

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