Les anti-choix menacent-ils le droit à l’IVG en France ?

Alors que nous avons célébré la semaine dernière l’anniversaire de la Loi Veil, passée en 1975 et légalisant le droit à l’interruption volontaire de grossesse en France, environ un millier de personnes se sont rassemblées Place du Trocadéro à Paris ce dimanche 17 janvier. Souvent proches des extrêmes religieux et politiques, ces individus peuvent-ils avoir une réelle influence sur le droit des femmes françaises à disposer de leur corps ?

Des militants anti-choix lors de la Marche pour la vie 2014
La Marche pour la Vie de 2014

Comme souvent teintées de rose et de bleu, les familles aux nombreuses têtes blondes présentes à la manifestation de ce dimanche voulaient se montrer dynamiques et engagées. Qu’importe qu’on les ait estimés à environ un millier, La Marche pour la vie clame les chiffres de 5 000 en présentiel et 10 000 via les applications numériques. Les organisateurs, visiblement habitués à gonfler leurs nombres, en ont oublié les scores de 2018 : 40 000 selon eux et 8 500 selon la police. Un grand écart d’estimation sur un même événement, mais surtout, une forte diminution des participants en deux ans.

Selon les mots du Président de l’association Marche pour la vie cité par l’hebdomadaire La Croix, leur opposition à l’IVG relève d’un “enjeu de santé publique”. Ironique lorsque l’on sait qu’une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin à travers le monde. Prétendument concerné par l’avenir des femmes enceintes contre leur volonté, celui-ci cite des mesures comme l’encouragement à l’accouchement sous X ou une augmentation des prestations sociales. Mais jamais une meilleure éducation aux droits contraceptifs, qui passerait par des mesures de prévention à la santé sexuelle et affective améliorée, une mesure pourtant réclamée par le Conseil Consultatif National d’Éthique. 

Il est courant que les mouvements anti-choix soient portés par des personnalités catholiques intégristes, comme le candidat malheureux des Républicains aux européennes de 2019, François-Xavier Bellamy. Opposés au droit des femmes à disposer de leur corps, ces mouvements réactionnaires aiment à se présenter comme “pro-vie”, un terme peu crédible lorsque l’on connaît les dégâts sur la vie des femmes ne pouvant avorter légalement et en toute sécurité.

Ces courants religieux sont proches de l’extrême-droite et du négationnisme, comme l’avait démontré l’émission Infiltrés en 2010 auprès de l’église Saint-Éloi à Bordeaux. Des liens peu assumés publiquement et pourtant bien réels, souvent éloignés de l’idéal de charité chrétienne chaleureuse et bienveillante. 

De maladroites tentatives de modernisation

En 2016, c’était le mouvement de jeunes anti-ivg Les Survivants qui s’était fait connaître en hurlant leur attristant slogan “1 sur 5”, tentant de rallier à leur cause une nouvelle tranche de la population. Peine perdue, la stratégie des militants n’aura pas survécu plus d’une saison. À la dernière Marche pour la vie, c’est Aliette Espieux, jeune étudiante en philosophie de 21 ans, qui semble avoir été propulsée pour convaincre les jeunes générations de reculer des décennies en arrière.

Intronisée lors d’un reportage de l’émission Quotidien, Aliette Espieux présente l’IVG comme une violence faite aux femmes, aux “enfants à naître”, mais y prétend également que les hommes sont responsables de ne pas “assumer d’avoir couché avec une femme”, sans avancer de chiffres ni de faits pouvant étayer son propos. Plus étonnant encore, celle-ci ose se présenter comme féministe, et gère sa communication numérique sur le réseau Tik Tok. 

Une stratégie révélatrice de la puissance des mouvements féministes aujourd’hui en France : pour être prise au sérieux sur la question des violences faites aux femmes, il faut s’en revendiquer, surtout pour séduire les plus jeunes. Et qu’importe si la jeune femme a été sur la liste du candidat Rassemblement National en 2019 aux élections municipales de Lyon.

C’est une vraie féministe, qui lutte pour le respect des femmes” s’égosille le présentateur avant sa montée sur scène, sous les acclamations de la foule et les notes de musique pop contemporaine. Son pull clame “Mon corps, mon droit. Son corps, son droit”, mais contredit ses propos qui évoquent des femmes “charcutées au bloc”, et des “gamins démembrés”. 

Aliette Espieux est-elle informée que l’IVG médicamenteuse peut se dérouler à domicile ? Que l’IVG par aspiration, pratiquée à l’hôpital, ne comprend aucun risque pour la santé de la femme ni pour l’intégrité de son corps ? Et surtout, est-elle au fait qu’une personne déterminée à avoir recours à l’IVG le fera, que la pratique soit légale ou pas ? Être concernée par la vie des femmes revient donc à leur permettre d’avoir un accès garanti à un acte médical que nombre d’entre elles rencontreront dans leur vie, sans chercher à les désinformer.

Un discours qui ne tarde pas à dérailler encore davantage : “Est-ce que c’est un bon féminisme que de laisser la femme toute seule pour se battre ?”. Un instant de gêne s’installe entre elle et le journaliste avant qu’elle ne poursuive : “On a souvent la phrase qu’on sort aux hommes, pas d’utérus, pas d’avis. Mais, en fait, okay, mais pas de couilles dans ce cas ! Parce que la meuf elle est bien contente d’avoir des… euh, un gars, à côté d’elle pour aller coucher avec elle !” Un argument bien éloigné des mouvements féministes actuels, unanimes dans leur revendication d’un épanouissement sexuel égalitaire, loin des jugements moraux et répressifs, et désireux de s’émanciper des diktats pesant sur la diversité de l’existence féminine.

En évoquant l’IVG en cas de viol, Aliette Estieux estime que cette situation est bien évidemment “prise en compte”, avant d’évoquer l’insécurité des femmes aujourd’hui : “Ce n’est pas normal qu’aujourd’hui une femme en France qui se balade dans la rue à 21h soit en danger”, associant maladroitement harcèlement de rue, viol et interruption volontaire de grossesse. 

Une description de la vie des femmes bien loin de la réalité des violences sexuelles. L’enquête Virage réalisée en 2020 sur le sujet a effectivement estimé que “Pour trois femmes sur quatre, c’est au sein de l’espace privé, c’est-à-dire dans les relations avec la famille, les proches, les conjoints et ex-conjoints, y compris les petits amis, que se produisent l’essentiel des viols et des tentatives de viols”. En tentant de se vendre comme féministe, Aliette Espieux ne fait que démontrer son ignorance des enjeux actuels entourant cette thématique, laissant voir à chacun que sous ce superficiel vernis qu’est sa communication se cache une dangereuse instrumentalisation politique du corps des femmes.

Un vrai soft power numérique

Mais là où les anti-choix ont vraiment été avant-gardistes, c’est sur le terrain d’Internet. Comme l’explique Le Monde dans une enquête sur le sujet, le site ivg.net, hostile à l’interruption volontaire de grossesse, a été fondé en 2008, soit cinq ans avant celui du gouvernement. 

Aujourd’hui limité par la loi contre le délit d’entrave numérique à l’IVG propulsée en 2016, ce site cherche à insister sur des conséquences psychologiques fictionnelles de l’IVG, accablant les femmes les contactant de projections anxiogènes, comme dans le cas d’un appel récent réalisé par les équipes de Brut.

Et, non contents d’avoir squatté les premiers résultats Google durant des années, la page de désinformation tire à présent profit de l’algorithme Facebook. En sponsorisant ses contenus, elle vise tout particulièrement les publics de jeunes femmes. Les publications ne relatent que des expériences négatives d’IVG, de femmes regrettant terriblement leur choix. Ou, au contraire, ayant décidé de mener leur grossesse à terme et ne pouvant aujourd’hui rêver meilleur épanouissement que celui de la maternité. 

Dans un but de véracité, le tout est agrémenté de photos, pourtant visiblement issues de sites libres de droits. Les Décodeurs du Monde relatent ainsi comment le pseudo témoignage de Clara, 28 ans, est accompagné d’une photo associée au terme “headache” (mal de tête en anglais) sur le site Fotolia.com.

Il est possible de signaler cette page auprès de Facebook afin de diminuer son influence. Vous pouvez aussi commenter les publications, comme des dizaines d’autres personnes se lamentant sur le sort des femmes ayant témoigné, mais pour remettre les choses au clair : cette page est tenue par un couple catholique militant anti-choix, pour obtenir des informations claires, il est plus judicieux de se tourner vers les sites du gouvernement ou du Planning familial. 

La page est cependant très réactive : votre commentaire risque d’être supprimé dans les minutes qui suivront. Ceci avant qu’on ne bloque l’accès à la fonction commentaires de votre compte, pour vous empêcher d’exprimer un avis réaliste et divergent, mais qui aura peut-être pu éclairer une lectrice entre-temps.

Mais la société ne semble heureusement pas aller dans leur sens. La loi de bioéthique, tant haïe par ces militants anti-choix, a été validée en deuxième lecture par l’Assemblée Nationale, et passe depuis ce mercredi 20 janvier devant le Sénat, avant son examen en séance publique du 2 février. Une loi qui vise notamment à promulguer l’IVG jusqu’à 14 semaines semaines de grossesse, ainsi qu’à ouvrir la PMA à toutes les femmes cisgenres.

Lara Baranowski

Grande fan de Simone de Beauvoir, Gloria Steinem et Kim Kardashian, j’écris le mieux quand je suis indignée ou concernée.

Bénévole au Planning familial et diplômée en Lettres, j’aime beaucoup lire des ouvrages féministes et regarder des télé-réalités américaines.

J’ai autant la phobie des souris que des tueurs en série.
J’ai fait du quad une fois dans ma vie.

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