Art et Féminisme. Rencontre avec Valentine, dénicheuse de créatrices oubliées

L’histoire de l’art, une histoire patriarcale ? Ça ne fait aucun doute, tant les femmes et leurs œuvres ont été effacées ou minimisées, répond Valentine Grisot. L’autrice de la page Instagram Femmes artistes invisibles a fait le pari de les sortir de l’oubli. Rencontre.

Ça a été un « déclic ». Valentine Grisot, qui a étudié l’Histoire puis le Marché de l’art pendant cinq ans à la fac, ne s’était jamais rendue compte de l’absence de femmes dans les cours qu’elle a suivis « Pendant le premier confinement, mon voisin m’a demandé des livres sur l’Histoire de l’art. Je suis allée dans ma bibliothèque, j’ai pris des bouquins de référence, avec lesquels j’avais étudié pendant des années. Et je me suis dit : « Il n’y a aucune femme ! » »

    Comme si elles n’avaient jamais rien créé avant le XXe siècle. « Le magazine Beaux-Arts a publié une œuvre par jour, sur Instagram, pendant le confinement. Quand je faisais remarquer qu’elles n’étaient signées que par des hommes, on me répondait que les femmes n’avaient rien produit, qu’elles n’avaient tout simplement pas pu créer d’art. » Dans les méandres d’Internet et les pages de livres plus ou moins confidentiels, Valentine déterre alors patiemment les noms, les histoires et les œuvres de créatrices. Et crée la page Instagram Femmes artistes invisibles

Herstory

L’idée est simple : présenter des femmes dont l’art et la vie devraient peupler les pages d’Histoire. La rendre accessible, aussi, cette histoire, pour qu’elle ne reste pas entre les mains d’initiées : « Je ne fais jamais plus de 3 slides. Je présente le contexte de l’époque, la vie des autrices, leurs créations – toujours avec un point de vue féministe. » Suivi d’une sélection d’œuvres – peintures, photographies, sculptures.

    Un travail de longue haleine. « Ce qui est dingue, c’est qu’un livre comme les Vies des artistes de Giorgio Vasari, qui est considéré comme le premier historien de l’art, au XVIe siècle, a été amputé des femmes qui s’y trouvaient. » Apprenant par hasard que Vasari avait consigné la biographie des peintres Sofonisba Anguissola, Artemisia Gentileschi, de la sculptrice Properzia de’ Rossi, Valentine épluche son édition des Vies. Puis une seconde, une troisième… Pas une trace d’elles, ni d’aucune autre femme artiste. Un effacement progressif, réédition après réédition.« Leur redécouverte a vraiment commencé au tournant des années 1970, raconte Valentine. L’historienne [américaine] Linda Nochlin a été une des pionnières, en reprenant ironiquement la question qu’un galeriste lui avait posée : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? » » Pour Nochlin, pas de doute : l’éviction séculaire des femmes des institutions de formation, de validation et d’exposition des œuvres se conjugue à leur effacement d’un récit écrit par et pour les hommes. Au tour des femmes, dès lors, d’écrire leur histoire – herstory contre history.

Art patriarcal

Le mouvement prend. Chercheuses et activistes fouillent les archives, interpellent les musées. Dans les années 1980, les Guerrilla Girls placardent dans les rues de New York des affiches incendiaires contre un art patriarcal dont les femmes sont exclues. Exclues, sauf lorsqu’elles servent de modèles, de muses, de nus allégoriques, sous le male gaze d’artistes masculins. « Est-ce que les femmes doivent être nues pour entrer au Metropolitan museum ?», raillent les militantes. 

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    Parmi les artistes réhabilitées, Artemisia Gentileschi fait figure d’icône. Peintre italienne de la Renaissance, elle multiplie portraits et mise en scènes de femmes complices, alliées, puissantes : « Ses tableaux reprennent des thèmes mythologiques de femmes qui se font harceler, agresser, et qui se défendent, se vengent et tuent les hommes », explique Valentine Grisot. Son célèbre Judith décapitant Holopherne a servi de mème lors des débats autour de l’affaire Polanski : on y voit deux femmes décapiter un homme, une façon – dit le mème – de « séparer l’homme [agresseur] de l’artiste ».    Dans cette œuvre, Artemisa Gentileschi s’est inspirée de sa propre vie. Victime d’un viol à l’âge de 17 ans, torturée lors du procès misogyne qui a suivi, la peintre affuble le décapité des traits de son violeur, et la femme vengeresse de ses propres traits. « Mais il ne faut pas rapporter uniquement son art à ce qui lui est arrivé, au crime d’un homme, alerte Valentine. Ses tableaux sont dus à son talent magistral. » La réécriture de l’histoire des femmes artistes à l’aune de celle des hommes est un procédé classique.

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Inclusivité

L’un des exemples les plus éclatants est sans doute celui de Sappho, immense poétesse grecque lesbienne des VIIe et VIe siècles avant notre ère. Sans aucune source, son histoire a été recomposée, siècles après siècles, par des hommes lui prêtant une romance tragique avec un homme – une façon de la ramener à un schéma hétérosexiste dont elle s’est émancipée toute sa vie. Parler des femmes créatrices ne suffit donc pas. Il faut porter attention à leur singularité. Et à celles qui, entre toutes, sont les plus effacées de l’Histoire.

    « Je me suis heurtée à la difficulté de l’inclusivité, admet Valentine. Je me suis retrouvée à ne parler quasiment que de femmes blanches et bourgeoises. A la base, c’était des hommes bourgeois, j’ai fait du chemin, mais ce n’est absolument pas suffisant.» Sur sa page Instagram, elle a fait de la représentation des femmes racisées et des femmes queers un impératif. Mais la tâche est ardue : « Pour ces artistes, il faut vraiment fouiller. J’y passe des heures, et parfois je dois abandonner parce que je ne trouve rien de vérifié, aucune recherche universitaire, pas de sources fiables.»

    Le chantier est ouvert. Les ressources restent rares, mais certaines initiatives sont exaltantes. Pêle-mêle, Valentine cite le Dictionnaire des créatrices, encyclopédie universelle de femmes illustres, ou le collectif des Sans pagEs, qui défait les biais de genre sur Wikipédia, et développe les notices biographiques de femmes. Elle ajoute « une référence à écouter d’urgence » : le podcast « Vénus s’épilait-elle la chatte ? », de Julie Beauzac, qui repense l’histoire de l’art sous un prisme féministe et antiraciste. Autant de pistes pour ne plus laisser les femmes, et leur art, dans l’ombre de l’Histoire.

Léna Coulon

Aspirante journaliste, passionnée par la presse et la radio, le foot, les pavés russes et francophones.
Toujours un sac sur le dos, en compagnie des relégué.es à la marge des normes, des frontières, des possibles – LGBT, exilé.es, révolté.es, poètes qui rigolent bien d'être maudit.es.

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