Vanessa Springora, Le consentement et la libération de l’écoute

Début janvier, sortait Le Consentement, de Vanessa Springora.

Élue  Autrice de l’année  par les lecteurs de du magazine Livres Hebdo, Vanessa Springora a également reçu le prix des lectrices de Elle.

Illustration : Charly Utecht

La directrice des éditions Julliard fait partie des dix auteurs qui ont vendu le plus de livres sur la période de septembre 2019 à septembre 2020. Cette année, pas moins de 152 000 exemplaires du Consentement ont été écoulés.

Dans ce roman autobiographique, l’autrice retourne 30 ans en arrière et raconte l’emprise qu’a eu sur elle, l’écrivain et pédocriminel Gabriel Matzneff.

Onde de choc

Avant même sa sortie, un article du Monde annonçait la parution de l’ouvrage. Dès le 2 janvier 2020, le livre est partout. Radios, télévisons, journaux… la presse et la critique s’emparent du roman qui atteint même au fil des mois, les sphères politiques.

Fin août, Christophe Girard adjoint à la culture de la maire de Paris démissionne. Secrétaire général de la Maison Yves-Saint-Laurent à l’époque, il se serait acquitté des factures de l’hôtel où Gabriel Matzneff retrouvait Vanessa Springora, pour échapper à la brigade des mineurs alors que celle-ci n’avait que 14 ans.

« Ce n’est pas le succès qui me donne le vertige, mais l’impact », écrit Vanessa Springora dans les Inrockuptibles.

Interdit d’interdire

Le déclic a lieu en 2013, lorsque Gabriel Matzneff se voit récompenser du prix Renaudot. Sidérée par l’absence de réaction, Vanessa Springora décide de mettre sur papier son histoire.

Les penchants pédophiles (attirance sexuelle pour les jeunes prépubères) et éphébophiles (attirance pour les personnes adolescentes) de Gabriel Matzneff sont pourtant connus. L’écrivain a longtemps partagé dans ses ouvrages ses penchants pédophiles, qu’il s’agisse de jeunes filles avec lesquelles il disait entretenir de relations amoureuses, ou de garçons dont il a abusé lors de voyages à l’étranger.

Consentement éclairé

Dans Le consentement, livre factuel et détaillé, Vanessa Springora remonte le temps pour se remettre dans sa peau d’adolescente, elle-même abusée par l’homme de lettres.

Un soir, lors d’un dîner mondain auquel sa mère est conviée, elle rencontre Gabriel Matzneff. Pendant des semaines et alors que Vanessa n’a que 13 ans, il lui écrit lettres et poèmes.

Sa mère, bien que contre cette union, l’accepte. À l’époque, la loi proscrit toute relation avec une mineure de moins de 15 ans. Mais cette période est teintée par mai 68 et la libération des mœurs.

L’autrice fait le récit de l’emprise sexuelle et psychologique qu’elle a subi, mais également du harcèlement dont elle a été victime durant des années.

Elle se replonge dans son adolescence, cette période où bien qu’encore enfant elle avait l’impression d’être une adulte. Elle pose ainsi la question non seulement du consentement, mais du consentement éclairé. Une adolescente de 14 ans a-t-elle les clés pour dire « oui » à une relation avec un cinquantenaire ?

N’utilisant que ses initiales pour désigner Matzneff, Vanessa Springora dresse « le portrait d’un prédateur universel » auquel « tout le monde pourrait se reconnaître ».

« Chasseur », « ogre », « grand méchant loup », elle dépeint l’écrivain comme le genre de monstre qui effraie les enfants.

Prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre.

Ce lexique est une réponse à l’ouvrage de Gabriel Matzneff, Les moins de 16 ans que Vanessa Springora décrit comme un « mode d’emploi pour pédocriminel ». L’auteur y emploie le vocabulaire de la chasse et cherche ses « proies » dans les familles désunies où le père est absent. Un rappel flagrant à la situation de Vanessa Springora.

Libération de la parole des femmes ou libération de l’écoute ?

Si ce livre a eu autant de succès, c’est selon l’autrice, parce que l’écoute des victimes se libère. « Ce n’est pas tant la libération de la parole des femmes ou des victimes en général, le vrai phénomène aujourd’hui c’est  la libération de l’écoute », explique-t-elle au Figaro.

Vanessa Springora ne fait transparaître aucune colère ni ressentiment. Pour elle « le plus important n’était pas de régler des comptes, mais d’interroger cette époque. »

À voir : 1990 : Gabriel Matzneff face à Denise Bombardier dans « Apostrophes » | Archive INA

À travers cet ouvrage la question n’est pas de savoir pourquoi elle a accepté de s’investir dans cette relation avec Gabriel Matzneff, mais bien pourquoi lui a entretenu de nombreuses relations avec de très jeunes filles.

Pédocriminalité et domination patriarcale

Dans une entrevue pour l’Atelier de la langue française, Vanessa Springora aborde la question du rapport entre la pédocriminalité et le sexisme qui a priori sont deux oppressions qui n’ont aucun lien. La première porte sur les enfants peu importe leur genre, la seconde sur les femmes peu importe leur âge.

Associant la pédocriminalité à une forme de domination patriarcale, l’autrice dénonce l’asymétrie au sein des relations et le rapport d’autorité.

À écouter : Rencontre avec Vanessa Springora, Atelier de la langue française

Un système qui protège les agresseurs au détriment des victimes

Vanessa Springora questionne également le consentement de la société des années 1980, celui d’une époque qui a permis à un homme dans la cinquantaine de fréquenter une enfant pendant des années en toute impunité.

L’âge du consentement des mineurs, le délai de prescription des crimes sexuels, la séparation de l’œuvre et de l’artiste, tous ces sujets sont mis en avant dans les mois qui suivent la publication de l’ouvrage.

Dès le lendemain de sa parution, le parquet de Paris ouvre une enquête pour « viols commis sur mineur de moins de 15 ans » à l’encontre de M. Matzneff.

Peu de temps après, les livres de Gabriel Matzneff sont retirés de la vente. Contre la censure, l’autrice préconisait la réédition de ses textes avec un avertissement au lecteur et peut-être une préface d’un sociologue ou bien un spécialiste de la pédophilie en France . Cependant, elle est consciente de la difficulté de rééditer les textes du vivant de l’auteur et espère que cela soit fait après sa mort.

Le pouvoir libérateur de l’écriture

Écrit dans un but thérapeutique, Le consentement a eu un effet purgatoire pour de nombreuses victimes qui ont souhaité à leur tour témoigner.

J’encourage les lecteurs et les lectrices qui ont parfois vécu des histoires similaires ou différentes, mais avec certains échos, à s’emparer de toute forme artistique pour témoigner. Il est important d’arriver à surmonter une histoire en la livrant aux autres. Tout objet artistique a cette utilité.

Prochainement publié dans une vingtaine de pays, Le consentement paraîtra en format poche dès janvier. Une adaptation cinématographique par la réalisatrice Vanessa Filho est également prévue.

Mahé Cayuela

Étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal, franco-argentine ayant grandi en Turquie je suis passionnée de géopolitique internationale.
Sinon je suis phobique des agrumes, en particulier des citrons.

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