Héraclite genderfluid ?

Potiches a donné la parole à Louise, doctorante en philosophie, qui nous propose son interprétation de la pensée d’Héraclite. Philosophe de la Grèce antique considéré comme obscur par beaucoup, il éclairerait aujourd’hui une identité de genre de plus en plus médiatisée : le genderfluid.

Le gender n’est pas une création contemporaine mais bien une idée qui se formait dès le VIème siècle avant notre ère. Depuis l’Antiquité (Héraclite), jusqu’à nos jours, nous voyons le concept gender en train de naître dans les cerveaux des grands esprits. Les philosophes et penseur·euse·s du gender n’ont fait que redonner vie à une idée antique qui n’avait jamais cessé de vivre de manière souterraine dans la philosophie occidentale. C’est en quelque sorte le coming-out du gender.

Héraclite était un philosophe grec antique du VIème siècle avant notre ère, né dans la ville d’Éphèse. Sa pensée, dont ne nous sont parvenus que des fragments, apparaît au lecteur opaque, voire contradictoire. Héraclite était, du fait de la complexité de sa philosophie, surnommé “l’Obscur”. Tout ce qui demeure de son œuvre se trouve condensé en une poignée d’aphorismes, de vérités fondamentales.

La pensée d’Héraclite, en une minute

La pensée d’Héraclite repose sur un concept-clé : le feu. Pour lui, le principe fondamental qui gouverne toute chose est le feu.

Ce monde a toujours été et il est et il sera un feu toujours vivant, s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure.

Le feu crée, détruit, régénère, transforme et transfigure inlassablement ce qui est : les humains, les minéraux, les végétaux. La pensée d’Héraclite est celle du “Devenir perpétuel”, de l’Être qui se transforme en permanence tout en restant profondément semblable à lui-même. Nous pourrions résumer très simplement sa pensée par la formule suivante : “toujours pareil mais toujours différent”.

“II n’y a qu’une chose sage, c’est de connaître la pensée qui peut tout gouverner partout.”

Ce qu’Héraclite appelle l’Un, c’est la loi du Devenir, qui gouverne toute chose. Cet “Un”, il le nomme aussi le logos.

“La loi et la sentence est d’obéir à l’un.”
“Ce n’est pas à moi, mais au logos qu’il est sage d’accorder que l’un devient toutes choses.”

Héraclite genderfluid ?

Les récentes gender studies, nous permettent de jeter un regard neuf sur ces maximes philosophiques qu’on pourrait trouver un peu abstraites et obscures. Un pont intellectuel qui enjambe vingt-cinq siècles pour réunir des idées, profondément semblables mais temporellement très éloignées.

L’idée récente de la fluidité du genre est une expression du “feu” sur lequel Héraclite n’a cessé d’écrire. Des ressemblances troublantes sont apparues entre la pensée d’Héraclite et celle des intellectuelles contemporaines qui pensent le gender (Judith Butler ou Christine Delphy). L’idée qu’une identité (sexuelle ou autre) puisse évoluer tout le temps tout en demeurant elle-même se retrouve à la fois chez Judith Butler et chez Héraclite. Héraclite a écrit une œuvre moderne : cette dernière a beau être âgée de plusieurs siècles, elle est toujours actuelle.

Chaque personne est enfermée dans l’idée qu’elle est censée personnifier. C’est sur cette base, dangereuse et fausse à nos yeux contemporains, que se sont fondés 2000 ans de philosophie.

Platon, né un siècle après Héraclite, rigidifia la pensée grecque en formulant son idée des “essences”. Selon lui, toute chose existante n’est que l’image réelle, donc imparfaite, d’une idée abstraite. D’après sa pensée, un homme (vivant, concret) est l’incarnation de l’Homme (idée, abstrait), une femme est l’incarnation de la Femme, etc. Dès lors, l’évolution, le changement, la révolution permanente n’est plus possible : chaque personne est enfermée dans l’idée qu’elle est censée personnifier. C’est sur cette base, dangereuse et fausse à nos yeux contemporains, que se sont fondés 2000 ans de philosophie. À la fin du XIXème siècle, Nietzsche a commencé à attaquer la pensée de Platon. Sa volonté de retourner à la pensée des Présocratiques, c’est-à-dire à la pensée des philosophes qui ont précédé Socrate et Platon, a permis de corriger les erreurs sur lesquels la philosophie moderne, dont on connaît la propension à oppresser quiconque sort un peu des normes hétéro-normées, patriarcales, cisgenre et européocentrées. Des élèves de Nietzsche comme Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Foucault et Judith Butler ont quant à eux continué à attaquer l’ancienne conception sclérosée de la pensée occidentale. Retour aux présocratiques, retour au feu, retour au logos, retour à l’Être.

La démesure d’incarner un seul genre

Dans son roman Misfortune, Wesley Stace, explicite l’opposition entre l’idée platonicienne et le devenir perpétuel d’Héraclite :

Even at such a tender age, I knew that life is lived in leftovers […] rather than in the Platonic sphere of perfect theory.” (“Jeune déjà, j’avais déjà conscience que la vraie vie se jouait dans les marges […] plutôt que dans le monde platonicien des essences.”)

Héraclite était genderfluid, illustration par Charly Utecht
Illustration : Charly Utecht

Mal à l’aise dans le monde des essences de Platon (“Platonic sphere of perfect theory”), le personnage se sent lui-même dans le monde du “gender”, celui des identités qui évoluent en permanence et qui ne restent pas figées.

Quand Héraclite affirme qu’il vaut “mieux vaut étouffer la démesure qu’un incendie”, nous pouvons nous demander : qu’est-ce donc qu’il désigne par “démesure” ? Selon moi, la démesure pourrait être la prétention à n’incarner qu’un seul genre, de vouloir aller contre la volonté profonde du logos, de l’Être, qui veut que toute chose se transforme en permanence.

Lorsqu’Héraclite évoque le dieu Zeus (“L’un, qui seul est sage, veut et ne veut pas être appelé du nom de Zeus.”), il fait sans doute référence aux différents changements de formes de Zeus. Successivement, le dieu grec du tonnerre s’est métamorphosé en cygne, en serpent, en coucou, en taureau, en aigle et même en nuage (et même en pluie d’or !). N’oublions pas non plus que Zeus était un dieu bisexuel qui a vécu une histoire d’amour avec Ganymède.

Peu de gens le savent : Zeus était bisexuel et genderfluid !

Là encore, nous constatons que la vieille pensée grec est très actuelle et proche de nous. Le monde du gender, qui est également celui d’Héraclite, est un monde polythéiste (c’est-à-dire qui vénère plusieurs dieux) qui s’oppose en tout point à la pensée européenne contemporaine héritière de vingt siècles de monothéisme (c’est-à-dire qui vénère un seul dieu, souvent dominateur et jaloux) chrétien figé et mortifère. 

Souvenons-nous que, comme le feu d’Héraclite, la philosophie est vivante, palpitante, brûlante, toujours en mouvement. Un penseur qui a vécu il y a presque trois millénaires a encore de nombreuses choses à nous apprendre. Comme Nietzsche et Heidegger le souhaitaient, il faut retourner à la philosophie antique pour retrouver l’Être vrai. Héraclite a plus à nous dire que les journaux télévisés. La philosophie est, comme l’écrivait Nietzsche, “pour tout le monde et pour personne”. Tout le monde peut trouver de quoi se nourrir intellectuellement chez les penseur·euses de toutes les époques. La philosophie vit, et tout le monde peut la connaître. Conclusion : lisez Héraclite et soyez vous-mêmes !

Un article de Louise Castel

Rédaction

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