J’ai la rage, Libération.

J’ai la rage, Libération

Contre votre Une, votre engouement, votre choix éditorial.

Lettre écrite le 8 mars 2021 au matin.

Pour la journée internationale de lutte pour les droits de femmes, vous publiez la lettre ouverte d’un violeur. Une tribune. Un choix éditorial fort. Laisser la plume à quelqu’un.e, en pleine page (en Une!), parce qu’on considère qu’iel a une légitimité, que son point de vue est d’utilité publique. Aucun filtre, aucun contrepoint, aucune mise en perspective. La prose s’étale, nue. Et hier, et aujourd’hui, le 8 mars (vous vous rendez compte, le 8 mars ?) la nausée nous vient, à nous toutes, femmes cis et trans, qui portons dans notre corps, dans notre lutte, dans notre voix, les marques de la violence des hommes, contre nos corps, nos luttes, nos voix.

Vous avez reçu dans votre boîte mail la lettre d’un violeur. Imaginons la réaction d’une autre rédaction. Qui comprendrait qu’il peut y avoir un sujet, mais que cette parole-là provient d’un homme violeur, et que celles des victimes ont toujours été minimisées, reformulées, raillées. Cette hypothétique rédaction lance une enquête sérieuse, nourrie par le travail de chercheuses, de féministes, qui depuis des années analysent la mécanique des violences sexistes et sexuelles(1).Cette rédaction ne publie pas l’enquête le 8 mars. Il y a mille luttes féministes qui se jouent, partout dans le monde, et mille sujets à publier en Une. En parlant des femmes.

Non, pour Libération, l’auteur de cette lettre doit être celui qui nous prodigue l’analyse de notre oppression. Il ne recrache qu’un condensé de ce que les féministes ont écrit, produit, pensé, sur la culture du viol. Et se l’approprie (2). Pour Libération, ce texte est d’une « force intellectuelle » et d’une « fougue » passionnante. Il serait bien écrit. Il claquerait, ce texte, à vous lire. Votre engouement malsain pour la prose pauvre d’un violeur est à vomir.

Non content de réinventer l’eau chaude, l’auteur ose nous prêcher, en conclusion de son torchon, un vibrant appel à la lutte. Après avoir vertement déroulé une prose délirante sur sa relation passionnelle qui aurait, inéluctablement, mené au viol qu’il a commis. Immonde. Mais, lui, il a compris. Il s’est hissé au dessus de son viol. Il veut être « l’exception qui confirme la règle ». Il nous enjoint à nous libérer. Vous voyez, « il n’en peut plus » et il a « la rage à la vue de notre passivité aveugle ».

« Notre » ? De qui parle-t-il ? De sa joyeuse bande de violeurs éclairés – et absous de leur crime ? Non, il parle de nous toustes, et invoque une supposée responsabilité collective de son crime, de son crime à lui. Libération, sous la plume d’un homme, plussoie : « Sa réflexion vise à nous interpeller, à nous sortir de la zone de confort consistant à considérer que le violeur, le monstre, c’est l’autre ». Il n’y a que les hommes cis pour envisager le viol depuis une « zone de confort ».

Quand je l’ai lue cette lettre, moi, je me suis effondrée. J’ai 25 ans. Je suis une femme lesbienne. De quoi avoir dans mon passé des kilomètres de blessures et de violences. Je n’ai pas une amie qui n’a pas vécu un viol, des agressions sexuelles, un harcèlement de tous les instants. Mon corps qui tombait, c’est ma copine qui l’a rattrapé ; elle m’a serrée fort dans ses bras, jusqu’à ce que les larmes et la douleur se dissipent. Voilà ce qu’il fait, aux femmes, votre « texte fort et dérangeant ».

Nous sommes nombreuses, la rage au cœur, à vous jeter cette lettre immonde à la figure. Merci à Valérie Rey-Robert (3), à Mélusine(4), à toutes les féministes qui m’ont ressaisie au bord du gouffre, hier, par leurs tweets tranchants, lucides, éclairés, quand les mots ne me venaient pas encore pour dire l’effroi et la colère de voir ceux d’un violeur encensés, dans les pages d’un quotidien national.

Nous gardons la colère. Celle que nous toutes connaissons si bien, celle qui nous jette dans la rue le 8 mars et tous les autres jours de lutte. Parce que ce n’est pas une introspection rédemptrice, le féminisme, ce n’est pas un exercice de style, c’est notre vie qui est en jeu.


(1) Cette lettre a été écrite le 8 mars au matin. Le lendemain, Lenaïg Bredoux, journaliste et responsable des questions de genre chez Mediapart, a publié un article expliquant pourquoi, alors que sa rédaction a reçu la lettre (présentée comme « une tribune » par son auteur) mise en Une par Libération, elle a refusé de la publier.

(2) L’écrivaine Lola Lafon, dans un billet sur Instagram, raconte en quoi cette lettre est d’une violente banalité, qu’elle ressemble en tout point à celle qu’elle a reçu elle-même de son agresseur, comme de nombreuses autres victimes de viol : « on est des milliers à l’avoir reçue, cette lettre. Des milliers à avoir dû, après avoir été violées, endosser le rôle de celle qui écoute, qui est sommée de « comprendre » pourquoi le viol a eu lieu. Celle qui doit se partager en deux après avoir été écrasée.». Ce que confirme la criminologue féministe Gwenola Ricordeau, qui a passé des entretiens avec des dizaines d’hommes coupables de viol, dans le cadre de ses recherches.

(3) Valérie Rey-Robert est l’autrice d’Une culture du viol à la française et de Le sexisme une affaire d’homme, chez Libertalia. Elle tient également le blog féministe Crêpe Georgette.

(4) Mélusine est une militante féministe et antiraciste, qui tient un blog sur Mediapart et contribue notamment à la revue Panthère Première.

Léna Coulon

Aspirante journaliste, passionnée par la presse et la radio, le foot, les pavés russes et francophones.
Toujours un sac sur le dos, en compagnie des relégué.es à la marge des normes, des frontières, des possibles – LGBT, exilé.es, révolté.es, poètes qui rigolent bien d'être maudit.es.

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