If you want the spotlight, take the struggles too

A l’heure où la société s’intéresse enfin aux problématiques qui touchent les personnes socialement vulnérables, certain·e·s privilégié·e·s s’empressent de leur piquer leur place pour mieux ramener les projecteurs sur eux·elles.

Kaziwa Raim
L’expérience d’une personne racisée est éminemment différente de celle d’une personne qui a un white passing, quelles que soient ses origines / Photo : Kaziwa Raim

Je ne vous apprends rien si je vous dis que dernièrement, les problématiques rencontrées par plusieurs groupes minorés attirent enfin l’intérêt de la scène médiatique, et ce jusqu’en Suisse. Féminicides, lois LGBTQIA+-phobes, racisme systémique, la parole se libère et les gens se penchent davantage sur les discriminations que ces catégories sociales subissent. Si cet intérêt et cette parole libérée me soulagent profondément et me donnent de l’espoir pour une société meilleure, j’ai également constaté un phénomène auquel je ne m’attendais pas. En effet, certain·e·s privilégié·e·s profitent de ce mouvement pour se faire passer pour un membre de ces catégories sociales vulnérables alors qu’ils·elles n’ont rien à voir avec elles. Elles détournent par conséquent l’intérêt des médias vers eux·elles et privant ainsi les personnes qui font réellement partie de ces catégories de pouvoir s’exprimer publiquement. Et ça, ça me répugne au plus haut point. 

Une question de représentation

Je ne peux pas et je ne veux pas parler pour des catégories qui ne me concernent pas directement, c’est pourquoi je prendrai ici l’exemple des personnes racisées qui subissent le racisme systémique, étant moi-même une femme racisée. 

Depuis que le mouvement Black Lives Matter a pris de l’ampleur aux USA, on parle beaucoup plus des discriminations que subissent les personnes racisées dans les pays occidentaux dont la Suisse. Sur les plateaux télé de la RTS et sur les réseaux sociaux, on a vu se succéder des personnes racisées et des problématiques raciales dont on n’avait jamais entendu parler auparavant et je dois dire que ce phénomène me fait du bien au plus profond de moi parce que pour une fois, je me sens représentée, prise en compte, comprise (je préciserai ici que je parle des problématiques raciales en général et pas seulement de BLM, n’étant moi-même ni afro descendante ni noire). 

You’re not oppressed if you’re white or white passing

Alors où est le problème, me direz-vous ? Il est double, à vrai dire. 

D’une part, dès l’instant où on a commencé à parler de racisme systémique, certaines personnes ont sauté sur l’occasion pour crier au « racisme anti-Blanc·he·s » et détourner le débat des problèmes rencontrés par les personnes racisées. Dois-je rappeler ici que si la grande majorité des sociologues contestent la notion de « racisme anti-Blanc·he·s », c’est parce que cette dernière n’aurait rien de pertinent dans des sociétés où les personnes blanches sont en position de domination ? Dans un article du Temps, rédigé par Lionel Pittet le 4 octobre 2019, Pamela Ohene-Nyako, historienne doctorante à l’Université de Genève, explique la chose suivante : « Il n’y a pas eu de mouvement de théorisation raciale prônant l’infériorité des Blanches et des Blancs, ni de société qui se soit structurée sur leur domination ou infériorisation, ni de violences systémiques à leur encontre. ».
Dans ce même article, Alma Wiecken, responsable de la Commission fédérale contre le racisme (CFR), révèle que « depuis 1995, la Commission fédérale contre le racisme a recensé cinq cas concernant des propos discriminants tenus à l’encontre de Blanc·he·s. » Ainsi, la faible occurrence de ces situations indiquerait que ce type de racisme n’est de fait pas systémique en Suisse : « Il s’agit avant tout d’actes isolés se produisant dans le contexte d’altercations entre deux personnes. Il n’est pas possible de parler de racisme généralisé ou systématique à l’encontre des Blanc·he·s, au contraire du racisme anti-Noir·e·s » expose Alma Wiecken. 

D’autre part, il faut impérativement faire la différence entre l’expérience d’une personne racisée et celle d’une personne issue d’un autre pays que la Suisse et qui a un « white passing », c’est-à-dire qui peut passer pour Blanche. Ici, la distinction est essentielle parce que là où la première subira du racisme, la seconde sera susceptible de subir de la xénophobie mais pas du racisme à proprement parler. Dans son article Le white passing, la lutte antiraciste et moi publié en 2017 sur Roseaux par Margot, celle-ci reconnaît le privilège que lui accorde son white passing : « La liste des discriminations racistes que je n’ai jamais subies est longue et me montre à quel point je suis avantagée par rapport aux racisé·e·s dont la couleur de peau et/ou les traits font directement référence à un imaginaire raciste néocolonialiste. » Ainsi, l’expérience d’une personne racisée est éminemment différente de celle d’une personne qui a un white passing, quelles que soient ses origines.

Or, dans le cadre de mon engagement militant antiraciste, j’ai dernièrement rencontré des personnes qui cherchaient par tous les moyens à parler « en tant que personne racisée » dans différents médias alors qu’elles avaient clairement un white passing, et je n’ai simplement pas les mots pour décrire à quel point ce comportement me dégoûte tant il est problématique.
Il me semble évident qu’il faut laisser la place aux personnes racisées aussi bien dans l’espace public que dans les médias ou sur les réseaux, parce qu’elles sont les seules personnes légitimes pour parler de leurs propres expériences. Personne n’a jamais demandé à être racisée et à subir des discriminations raciales, alors par pitié, que tu sois Blanc·he ou que tu jouisses d’un white passing, ne t’empresse pas de « voler la vedette » aux personnes racisées « ‘cause if you want the spotlight, you gotta take the struggles too*. ».

(*si tu veux la gloire, prends les luttes qui vont avec)

Kaziwa Raim

Rédaction

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