De fille à femme

Quand je cours, j’écoute des podcasts, et bien souvent j’écoute La Poudre. Lauren Bastide y demande systématiquement à ses invitées : “Êtes-vous née femme ou l’êtes-vous devenue ?”, en référence à la fameuse phrase de Simone de Beauvoir dans le 2ème sexe “On ne naît pas femme : on le devient”.

Alors, courant dans les bois, je laisse mon esprit s’évader. Suis-je née femme ? Ou le suis-je devenue ?

De fille à femme, illustration
Illustration : Charly Utecht

Je suis née fille, ça, c’est certain. J’ai été la poupée, la petite fille modèle, que l’on habille de belles robes et dont on soigne la coiffure. J’ai aimé les déguisements de fée ou de princesse. Tôt, j’ai eu peur que le vent dévoile ma culotte, ou que l’on distingue mon torse de petite fille à travers mes chemisiers blancs. J’ai été une fille et ce n’était pas trop un problème.

Mais la puberté est arrivée, et avec elle l’adolescence. L’adolescence brute, qui isole, perd, donne le tournis. Je me suis réfugiée dans un autre monde, me suis étourdie avec la musique. La dissonance des guitares, l’intensité des basses, la mélancolie de la mélodie. L’univers du rock faisait battre mon coeur. Et j’ai idolâtré des musiciens, des hommes. Plus qu’idolâtrer, j’ai voulu être eux. J’ai fermé les yeux, souvent, et me suis vue sur scène. C’était l’endroit où je pouvais exister. Et dans ce monde parallèle, loin derrière mes paupières, j’étais un homme. Car j’étais libre. Confrontée au réel, j’éprouvais de la frustration : comment pouvais-je vivre la vie dont je rêvais en étant cantonnée à ce genre qui me contraignait ? Je ne me sentais pas homme, mais je les enviais. 

Les années sont passées et les rêves se sont estompés. 

Jeune adulte, j’ai été de celles qui regardent les autres filles avec dédain. De celles qui sont flattées d’être adoubées par les hommes. De celles qui se croient meilleures. J’ai été misogyne.

Et puis, dans cette voie masculine de la physique que j’avais choisie, j’ai été trahie par mes pairs. Mes futurs collègues. Physiquement évaluée et classée. Ramenée à mon genre. Tour à tour reluquée et dévaluée. 

Alors peu à peu, je me suis éloignée. Après des années à préférer la présence des hommes – allant même jusqu’à m’impliquer dans un club de rugby à l’atmosphère pour la moins machiste -, je me suis éloignée de ce monde masculin.

À la fin de ma vingtaine, j’ai trouvé dans la compagnie des femmes une proximité réconfortante et une qualité d’échange que j’avais très largement sous-estimées. M’initiant à des concepts féministes, je me suis déconstruite pas à pas. Débarrassée de ma misogynie intériorisée, j’ai compris l’importance de la sororité. 

Depuis quelques années, je ne me sens plus fille mais femme. Je suis fière d’être une femme. À la jeune adolescente qui se sentait si lésée d’être née fille, je voudrais dire : « Détrompe-toi ! En tant que femme tu auras bien sûr plus d’obstacles sur ton chemin, mais cela ne fera que décupler ta force. Évite les boys clubs. Fais front avec tes amies, aidez-vous, faites-vous la courte échelle. Ne les jalouse pas, ne les méprise pas, tu fais le jeu du patriarcat. »

Féministe, je ne hais pas les hommes : je veux les mêmes droits. Les mêmes chances. La même liberté. Je ne hais pas les hommes, mais je suis en guerre contre ceux qui barrent la route de notre égalité. Ceux qui refusent d’admettre ou de perdre leurs privilèges.

Alors voilà, courant toujours dans les bois, je réponds à la question de Lauren Bastide. Je suis devenue femme quand je suis devenue féministe.

Daphné V.

Scientifique le jour, littéraire la nuit, je suis férue de lecture, d'arts et d'écriture.

Fraîchement débarquée à Nantes après 5 ans à Washington D.C. J'aime le ping-pong, les concerts et les apéros en terrasse. Toujours un podcast à te conseiller.

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